À la fois fantasme et réalité, les « habitant·es » occupent une place ambiguë dans les politiques culturelles. Considérée à travers le prisme de l’urbanisme culturel toutefois, cette notion s’avère féconde pour dépasser la notion de « public » et repenser le rapport entre artistes et territoire. Et surtout, pour imaginer d’autres modalités de démocratie participative, redonnant aux personnes leur pouvoir de penser et d’agir sur leur cadre de vie, à des endroits qui restent trop souvent chasses gardées d’experts.

Les habits neufs de l’habitant·e
À en juger par sa complexité étymologique – voisine de celle des mots « habit » et « habitus » – et son agilité lexicale au cours de ces deux derniers siècles, peu de notions semblent avoir connu une postérité aussi riche que celle d’habiter. De Martin Heidegger et Henri Lefebvre à Ivan Illich ou Thierry Paquot, elle s’est vue chargée par les philosophes d’une dimension ontologique, anthropologique. Habiter ne se résume pas au fait d’être logé ou domicilié sur un territoire, mais désigne « la manière dont les humain·es sont en relation avec les lieux de leur existence, particulièrement comme territoire de leur propre action »1. C’est une posture active et subjective, transformatrice et émancipatrice, culturelle avant d’être uniquement spatiale et comptable ; une qualité de présence, une manière d’être au monde qui a beaucoup à voir avec la notion d’« espace vécu » théorisée par le géographe Armand Frémont dans les années 1970. De même que l’habitation transcende l’habitat, l’habiter est un vécu, un vécu intime et partagé. Est-ce un art, comme l’affirmait Ivan Illich2 ? L’enjeu du présent dossier est plutôt de voir ce que l’art peut faire à l’habiter – et à l’habitant·e – lorsqu’il s’exerce dans le cadre de la transformation d’un territoire.
« Habitant·e » : encore une notion mouvante, difficile à saisir et à circonscrire lorsque l’on cherche l’envisager dans toute sa complexité. Dans l’article qui suit, elle recouvrera indistinctement les différentes modalités d’habitation d’un territoire : les habitant·es se confondront avec les usagers et les riverains, les passants et les voisins, les visiteurs et les citoyens. Ils se distingueront en revanche d’une autre notion non moins mouvante, que ce soit au pluriel ou au singulier : celle de public. Notion hautement complexe elle aussi, polysémique et conflictuelle, au point qu’un dictionnaire en ligne lui est tout entier consacré. Notion dont, en matière d’art et de culture, on a voulu faire en France une affaire de professionnels, au risque, écrit Christian Ruby dans le dictionnaire en question, « de légitimer une politique des publics qui finit, en séquençage, par neutraliser l’idée même de public. Sans doute eut-il mieux valu repenser l’émancipation, par laquelle on ne passe jamais de la nature (d’une absence d’art et de culture) à la culture, mais toujours d’une manière de faire esthétique et culturelle à une autre. » Cette question des professionnels, de la prétendue expertise, est au cœur de notre sujet. En matière d’aménagement et de développement local, elle disqualifie bien souvent d’emblée le public tout autant que les habitant·es, ainsi que le déplorait l’artiste Stefan Shankland, lors des « Rencontres éclairées » organisées par Transfert à Nantes : « On tape à la porte, c’est ‘Non, chantier interdit au public’. Ah ! Et moi je suis un public ? ‘Oui vous êtes un public, vous êtes un non-professionnel.’ Donc on revient à cette question de l’habitant qui n’est pas un professionnel du genre urbain, et ne peut pas être témoin, spectateur, partie prenante de la mutation de sa propre ville ou de son quartier. »3

Pour en revenir au public, à ce(s) fameux public(s) de la culture, remarquons que c’était là justement l’utopie romantique qui porta le renouveau des arts de la rue des années 1960-70 : abolir la distance séparant le spectateur·trice de l’habitant·e, s’adresser à ce dernier d’abord, à ce fameux « badaud » qu’évoque par Fred Sancère, cofondateur de l’association Derrière le hublot à Capdenac (lire l’entretien). L’utopie a fait long feu, les arts de la rue se sont développés, structurés, institutionnalisés, ils sont devenus un label (presque) comme les autres. Mais ce type d’aventures artistiques, expériences singulières qui mettent tour à tour l’habitant·e en position de public et inversement, n’en conservent pas moins un formidable potentiel de « subversion » si l’on se rapporte au contexte dans lequel il se développe, et qui vient refermer temporairement la chaîne des notions pièges : le territoire.
Notion elle aussi mouvante par excellence, surtout à l’heure de la mobilité incessante, généralisée et connectée, le territoire l’est d’autant plus qu’il est sujet à des transformations périodiques, autant de processus dont pendant longtemps on a tenu les habitant·es – pourtant les premières personnes concernées – à l’écart. Les choses sont peut-être en train de changer, de se « démocratiser » au sens noble du terme, comme le note l’urbaniste et designer Quentin Lefèvre, spécialiste en cartographie sensible, sur son site Internet : « Politiques et concepteurs sont aujourd’hui en recherche de méthodologies d’évaluation (‘diagnostic sensible’) des perceptions du territoire par ses habitant·es/usager·ères compte tenu 1- du fait que la qualité d’un projet urbain dépend en partie de la qualité du diagnostic, 2- de la place centrale de la subjectivité dans les prises de décision et 3- de l’importance des représentations mentales »… En s’adressant autrement aux habitant·es, en inventant de nouveaux récits et de nouvelles « représentations mentales », les artistes ne sont-ils pas les mieux à même d’inventer une nouvelle forme de dialogue, une manière neuve et sensible de participer à l’évolution de la cité, d’imaginer des chanteurs qui ne soient plus « interdits au publics », confisqués par les « sachants » ? Et les projets de territoire ou d’urbanisme culturel, inscrits dans le temps long, ne sont-ils pas le moyen non seulement de réaliser la vieille utopie des arts de la rue, mais aussi de donner tout son sens (ou sa polysémie), toute sa dimension active et subjective, à la notion d’habitant·es ? De créer d’authentiques espaces habités ?
Cadres d’action
Quels sont les cadres et les dispositifs qui, appliqués à une opération de transformation territoriale, qu’elle soit urbaine ou rurale4, permettraient aux habitant·es de n’être pas seulement des publics ? La « Clause culture », portée par Maud Le Floc’h et le POLAU, pourrait en être un, comme en témoignent les débuts du chantier expérimental mené par l’agence Compagnie Architecture de Chloé Bodart et Julien Eymard à Bassens (Gironde), dans le cadre du projet de requalification du centre-bourg. L’agence est déjà familière de la permanence architecturale – « ne plus faire la ville pour des habitant·es, ni même avec, mais en tant qu’habitant·e ». À Bassens, les architectes devront, avec la complicité d’artistes et des autres parties prenantes, « accompagner les habitant·es, riverain·es et usager·ères dans la compréhension des enjeux de transformation du centre en vue de leur mobilisation à travers la co-construction d’un récit fédérateur », ainsi que le présente le site de La Fab(rique de Bordeaux-Métropole), en charge de l’opération. De cette manière inédite de créer du lien témoigneront notamment quatre « gazettes » informant les habitant·es de l’élaboration du plan d’aménagement qui devrait en résulter.

Autre cadre porteur de sens, manifestant une volonté de « développement territorial par l’art et la culture », les projets culturels de territoire (PCT) concrétisent, selon Philippe Teillet et Emmanuel Négrier, « une organisation de l’action collective qui dépasse les seuls acteurs institutionnels, formalisé par un ou plusieurs documents stratégiques négociés et délibérés, ayant le bien commun territorial en perspective, au-delà d’un simple équipement ou dispositif qui se réfère à une échelle spatiale variable, en combinant développement artistique, culturel et territorial. » Ils poursuivent : « Un PCT consiste à faire de la culture avec le territoire, mais aussi à faire territoire avec la culture. C’est la fusion des deux qui est au principe d’un PCT. »5 Comme le souligne Nicolas Riedel, directeur de l’agence régionale Auvergne Rhône Alpes Spectacle Vivant (lire entretien), les projets artistiques de territoire, en prenant en considération les secteurs de la santé, de l’aménagement, du sport, etc. et en suscitant ainsi la rencontre entre agents, reflètent une nouvelle conception l’action publique en même temps qu’une compréhension accrue de la dimension culturelle qui est à l’œuvre dans toute transformation territoriale… S’agissant de la création artistique et des lieux de diffusion, le ministère de la culture, via la loi Liberté de création, architecture et patrimoine (LCAP) en 2016, a institué – à destination des théâtres de ville ou des MJC, mais aussi d’une association comme Derrière le hublot à Capdenac – l’appellation de « Scène conventionnée d’intérêt national » et la mention « art en territoire » : une manière explicite d’encourager « les projets allant à la rencontre des populations sur un territoire élargi, sous forme de décentralisation, d’itinérance et de résidences et de présence artistique au cœur des territoires d’action et de rayonnement ». Un levier non négligeable pour repenser le rapport entre structures culturelles et territoires habités.
Il faut citer également certaines réalisations portées par la Société des Nouveaux Commanditaires, tels que Le Grand Troc mené par l’artiste Nicolas Floc’h avec Anastassia Makridou dans une commune de Santiago au Chili, en vue de l’installation pérenne des populations vivant dans un campement Chili. Décliné ensuite, avec d’autres groupes d’habitant·es, au Brésil et en Île-de-France, ce projet invite les personnes participantes à réaliser une sculpture et à l’exposer : ou comment, en faisant émerger des désirs, des échanges des récits communs, faire évoluer la manière de vivre ensemble au sein de la communauté.
La démarche « Où atterrir », portée par l’association S-composition ou par le Collectif Rivage à Bordeaux et inspirée par le livre éponyme du philosophe Bruno Latour va dans le même sens. A une différence – de taille – près : il n’est ici pas question de produire une œuvre ; les pratiques artistiques y sont appréhendées en tant que processus, comme moyens et non comme fins. Mêlant l’artistique, le scientifique et le politique, ce projet-pilote vise à redéfinir les territoires et à encourager la participation citoyenne via le développement de nouvelles compétences pour les transformations territoriales. En réunissant chercheurs, artistes et citoyens considérés comme experts, le collectif cherche « à développer de nouvelles compétences et de nouvelles aptitudes à composer ensemble un monde commun, plus ajustées aux réalités terrestres » et « à proposer un processus d’espoir pragmatique qui cultive l’émerveillement, la connaissance et stimule la relance de nos capacités d’action ».

Le dénominateur commun de toutes ces initiatives ? Elles parviennent d’une part à éviter l’ornière de la « caution habitante » et des logiques purement comptables (« combien d’habitant·es l’intervention a-t-elle permis de toucher ? »). À rompre avec cette conception de la culture comme « liant social » tellement rebattue dans les projets de politiques de la ville et les dispositifs artistiques formatés. D’autre part, ces initiatives réussissent à rassembler au-delà des « TLM » – ces « toujours les mêmes » qui, parce qu’ils ont le temps et/ou les codes, participent aux réunions de concertation en amont des projets de transformation territoriale.
Comment ? D’abord, en se construisant sur le temps long et sur une forme de permanence, seule façon de créer les espaces de confiance nécessaires pour que les personnes puissent s’impliquer, façon aussi de déjouer ces plannings et ces formats qui contraignent, restreignent et finalement orientent la participation citoyenne. Seul le temps long permet de jouer véritablement avec le potentiel de fiction d’un territoire, d’y inscrire un récit. Et, avant le récit, de forger un langage commun. Ainsi, trois années ont été nécessaire au projet Bons baisers de Libourne, acte fondateur de la compagnie De chair et d’os de Caroline Melon et Jonathan Macias6 : le temps qu’il leur a fallu pour devenir, autant que faire se pouvait, d’authentiques Libournais. De même, c’est sur deux années que le LUIT – Laboratoire Urbain d’Interventions Temporaires initié par Zelda Soussan, a construit, dans l’Eure, son projet « Le Super Roumois » : mandaté, avec d’autres collectif, par l’EPF (Établissement Public Foncier) de Normandie, de CAUE (Conseil d’Architecture, d’Urbanisme et Environnement) de l’Eure et la Communauté de Commune Roumois Seine, il s’agit d’interroger les habitant·es sur leur perception du territoire, et de faire remonter leurs paroles des habitant·es auprès des élu·es en temps de construction du Plan Local d’Urbanisme Intercommunal.
Ensuite, en se fondant sur la participation, la participation concrète, effective. On pense par exemple au projet Notre troisième peau, imaginé en 2024 par la compagnie Mycelium à partir de l’œuvre visionnaire et utopiste de l’Autrichien Friedensreich Hundertwasser (1928-2000) : « L’Humain a trois peaux. Il naît avec la première, la deuxième est son vêtement et la troisième est la façade de sa maison », déclarait cet artiste et architecte qui fut aussi un pionnier de l’écologie. Le prenant au mot, la compagnie Mycelium imagine un chantier participatif de trois jours au cours duquel les habitant·es vont être invités à donner d’autres couleurs et d’autres formes à leur quartier, questionnant au passage « leur rapport à leur ‘troisième peau’ et aux autres êtres vivants qui s’y trouvent ».

Proposer aux habitant·es d’agir, plutôt que de demander aux habitant·es leur avis sur un sujet, les place dans une posture différente, plus égalitaire. Car derrière ces projets artistiques et citoyens, il y a enfin l’idée de de co-apprentissage, de réciprocité, d’encapacitation mutuelle, partant de la conviction que nous avons tou·tes des choses à nous apprendre, et que ses habitant·es sont les meilleur·es « expert·es » d’un territoire. Il s’agit de troquer ou de transmettre des compétences et des cultures, professionnelles ou amateurs, des savoir-faire et des savoir-vivre. Au sujet de ses différentes « méthodes créatives participatives », le LUIT insiste bien sur le fait qu’elles puissent « être à terme transmises aux agents municipaux et aux habitant·es pour qu’ils et elles s’en emparent »…
Ce désir de faire, de donner, de re-prendre prise, vient aujourd’hui s’hybrider avec des logiques de concertation, de démocratie participative, qui sont de plus en plus au cœur des projets de transformation ou de transition territoriales. Entrelaçant le rapport à l’art et la relation au territoire, ces interventions artistiques permettent, à travers des démarches sensibles de mise en récit, de créer de nouveaux imaginaires, de nouveaux habitus. De faire communauté. Et de s’approprier un projet. Car comme le déclare la sociologue et artiste Fanny Herbert, fondatrice du collectif Carton Plein7 :
« Rien de mieux que l’art et la culture pour se retrouver en dehors de cadres définis. C’est difficile de penser conceptuellement, les questions d’urbanismes peuvent être assez complexes, et parfois, passer par d’autres choses, des rituels, une approche mémorielle, des choses qui sont en chacun, c’est aussi une manière de dialoguer autrement sur la chose publique. »
En bonnes postures
Voilà qui ramène une nouvelle fois à cette dimension créative, poétique, de l’acte d’habiter. Et à cette « invention du quotidien » chère au philosophe Michel de Certeau, qui recommandait de considérer avec attention la diversité et le foisonnement des « pratiques habitantes » – car celles-ci, disait-il, excellent à créer « sur le même espace urbain une multitude de combinaisons possibles entre les lieux anciens et les situations nouvelles »8…
Mais comment mettre cette réciprocité en actes ? Comment parvenir à ménager des zones d’interprétation, des espaces d’appropriation ? Comment rencontrer les gens autrement, transgresser les modalités instituées pour construire une autre histoire, un autre chemin ? Comment entrer en relation avec les habitant·es de manière à rebattre les cartes, à casser l’entre-soi habituel des publics de la culture, comment faire se côtoyer des personnes qui n’en ont pas l’habitude et ce, sans angélisme ni démagogie ? Et comment, in fine, faire en sorte que la fabrique des territoires, longtemps confisquée par les « spécialistes », issus aussi bien du champ politique, de génie civil ou d’urbanisme, revienne entre les mains des personnes longtemps considérées comme « non sachantes » ?
En cultivant, d’abord, une éthique (et une esthétique) de la rencontre. Aller vers les autres non pas pour « cocher la case EAC », mais pour satisfaire une authentique curiosité, avec désir et humilité. Tout est question de transparence, d’attitude, d’adresse. C’est le contexte de la rencontre qui détermine la façon dont une personne va s’adresser à nous : qu’est-ce qu’un·e habitant·e ? comment le, la rencontre-t-on ? quelle position lui propose-t-on ? pour quoi faire ? Les protocoles développés par l’Agence Nationale de Pyschanalyse Urbaine (ANPU) sont à cet égard exemplaires d’une manière d’aller vers l’autre : on lira avec profit sur le site de l’Agence l’hilarante description de sa méthodologie pour parvenir au « Nirvâna urbain ».

« L’envie c’est de partager avec nos outils, ceux de l’imaginaire, une manière de se rencontrer et surtout de se mettre au service de ton regard, toi qui habites le quartier de la Meinau », explique chorégraphe et performeuse Lucille Rimbert dans un entretien au MNO, le média de ce quartier de Strasbourg, où sa compagnie lu² a implanté son QG – ou sa permanence. De ce voisinage est née l’idée de Streetalbum : un album façon Panini, composé de 289 vignettes photos adhésives réalisées par la photographe Paola Guigou, valorisant les lieux emblématiques et les habitant·es du quartier de la Meinau. « J’habite à Strasbourg, mais je n’habite pas à la Meinau, poursuit-elle. Ce n’est pas à moi de décider, c’est pas à lu² de décider à quoi un album photo ou des photos sur le quartier ça doit ressembler. C’est à cet endroit-là que les habitant·es ont la mémoire, l’expertise, un avis très précis. Et chez lu², on respecte énormément ce regard et cette parole. » On pense également aux balades urbaines de l’artiste Mathilde Malan (lire entretien), qui invitent les habitants à partager leur propre récit…
Être implanté dans un quartier, pouvoir en faire l’expérience sur le temps long et nouer avec celles et ceux qui l’habitent des habitudes, une familiarité : c’est ce qui permet à une association comme Chahuts, à Bordeaux, de mener à l’année une action aussi fine. Implantée à Saint-Michel, quartier prioritaire et cœur cosmopolite de la ville, à quelques pas du mythique marché des Capucins, dans des locaux qu’elle partage avec un centre d’animation, l’association s’est développée en bonne intelligence avec son quartier : un rapport de confiance qui saute aux yeux, entre autres, lors du festival organisé en juin, où sont présentés de nombreux projet associant les habitant·es. À commencer par les enfants – ces « petit·es habitant·es » qui vont pouvoir véritablement grandir avec un projet –, auxquels l’association a pendant plusieurs années consacré un « colloque » imaginé et animé par eux… Imprégnée par le référentiel des droits culturels – dont les préceptes, fondés sur la bienveillance et l’écoute, valent pour tous les corps de métier – et les valeurs de l’éduc’pop, cette manière d’aller vers l’autre et de construire avec les acteurs du territoire a également pu faire merveille dans un quartier tel que La Benauge, pourtant situé de l’autre côté de la Garonne… Car le nomadisme, l’itinérance, sont une autre des clés de la longévité du projet : on n’appréciera jamais complètement un territoire tant que l’on n’est pas allé voir ailleurs à quoi ça ressemblait.

Les zones rurales sont à cet égard des territoires bien particuliers. On y retrouve certes, de nombreux traits communs avec les quartiers prioritaires des grandes métropoles : l’isolement géographique, l’éloignement des lieux de culture institutionnels, incitent à imaginer d’autres modèles, fondés sur des valeurs d’échange et de mixité des usages et des pratiques. Fondés, aussi, sur la spécificité de l’environnement rural, où la question de l’habiter se pose de manière tout à fait singulière : vivre en ruralité, c’est aussi cohabiter avec les espaces naturels, les cultures et tous les vivants non-humains… Exemples parmi beaucoup d’autres, des lieux de résidence comme La Chambre d’eau dans le Nord ou Polymorphe Corp. dans l’Allier s’inscrivent clairement dans une logique de développement territorial, associant souvent culture et agriculture, ou du moins écologie. On n’est pas loin de ce que l’architecte Diane Camus appelle une « économie habitante »9, Elle y revient dans un entretien accordé à Gwénola David pour Artcena : « Il y a une vraie économie qui se met en place, (…) car ces projets fonctionnent aussi beaucoup grâce à des bénévoles locaux. Les habitant·es qui font partie du voisinage proche, les personnes âgées, s’investissent naturellement dans les projets. Ils se déplacent d’une spatialité à l’autre, cela créer des allers-retours. On voit que l’artistique permet d’apporter de nouvelles identités au territoire. »
Lorsqu’ils vivent dans des zones rurales, les artistes, à moins d’être des adeptes de la tour d’ivoire ou des nomades compulsifs, sont forcés de partager une vision un tant soit peu « communautaire » de l’art. Très souvent, les lieux d’art et de culture se muent en « Espaces de vie sociale », soutenus à ce titre par la CAF au motif que ce sont des lieux où se créent du lien social et de la mixité – ce que rêvent de faire les lieux culturels institutionnalisé. S’il ne saurait constituer un sésame ou une panacée, ce terme même d’EVS montre combien, dans les zones rurales comme dans tous les territoires relégués loin de l’offre culturelle, la culture est difficilement dissociable de la communauté, d’une certaine conception de l’urbanité. Ainsi, dès son installation dans le Puy-de-Dôme, Fanny Herbert a manifesté son envie de travailler à transformer collectivement son cadre de vie. À l’attention de toutes celles et ceux qui partagent celui-ci, elle a créé le Labo Rural, avec lequel elle développe depuis trois ans – mais il en faudra trois de plus pour que les choses qui « commencent seulement à émerger » se concrétisent – un projet, dit-elle, « à forte valeur d’humanité » : de porte-à-porte en chantiers participatifs, en passant par les apéros au dernier bistrot du coin, une confiance commence à émerger. Un projet tel que « Vieillir vivant », qui travaille à une meilleure prise en charge du 3e âge sur les territoires et dans les politiques publiques, et questionne ainsi la place des anciens dans les villages, peut alors prendre toute sa dimension universelle… et déboucher sur des actions très concrètes de transformation du cadre de vie : « On trouve très vite des solutions en commun, en fin de compte. Elles n’appartiennent pas au concepteur, mais elles se constituent bien dans l’échange avec des gens qui sont des usagers et apportent leurs compétences, leur connaissance des lieux et leurs savoir-faire… »
Fred Sancère, lui, a toujours habité ce territoire de Capdenac sur lequel il a passé 28 ans à œuvrer avec son association Derrière le hublot. « À l’origine, on a créé Derrière le hublot pour pouvoir parler et interagir avec les gens avec qui on vivait, nos amis, nos parents, nos voisins », rappelle-t-il dans l’entretien ci-contre. À travers un projet tel que Fenêtres sur le paysage, notamment, il a appris à travailler loin de sa base sans édulcorer sa méthodologie. « J’ai longtemps cru que faire avec, c’était forcément vivre avec, qu’il était impossible de faire autrement. Aujourd’hui, non seulement je crois qu’il est possible de faire autrement, mais j’y aspire ! »

© Derrière le hublot
Revenons en ville, pour conclure. Et plus précisément à Rennes, avec le projet de l’Hôtel Pasteur, qui fait rêver les praticiens de tous univers. Cet « hôtel à projet », qui se veut être un véritable « laboratoire de transformations sociales et sociétales » ouvert à tous, et combinant une grande mixité d’usages, est né dans la foulée de l’Université Foraine initiée par l’architecte Patrick Bouchain en 2012. Il n’illustre pas seulement une manière renouvelée d’aller vers l’autre, dans une logique de rencontre et l’entraide largement héritée de l’éducation populaire. Il est venu démontrer que, oui, il est possible de mettre en place un projet expérimental de réhabilitation sans avoir de programme défini au préalable. Ou quand de nouvelles manière de pratiquer l’urbanisme – avec une programmation ouverte, une définition ouverte ou à tout le moins un chantier ouvert – permettent de redonner à celui-ci du sens commun. En faisant partager le risque par toutes les parties prenantes, l’urbanisme participatif permet de vaincre la résistance au changement.

Vers la convivialité
Parce que le territoire est un milieu, un écosystème, l’acte d’habiter, mécanique autant que poétique, est par essence un acte culturel. Une manière d’être au monde, de sentir, voir, écouter, de se laisser saisir par des émotions, des souvenirs, un imaginaire. Une certaine relation à son environnement, au monde, au temps, à autrui, un processus relationnel et symbolique. Habiter, c’est d’abord accueillir : l’autre, le nouveau, l’inattendu. Et développer une culture de l’hospitalité.
Dans les projets de transformations territoriale que l’on vient d’évoquer, on l’a vu, l’habitant·e est appelé·e à jouer un rôle central : non seulement il est impacté directement, mais il peut être engagé concrètement dans la transformation de son territoire. Ainsi l’urbanisme culturel, en conjuguant une présence artistique sur le temps longs aux nouvelles dynamiques d’intelligence collective qui sont de plus en plus à l’œuvre, apparaît-il comme le moyen d’actualiser, au sens philosophique du terme, ce dépassement du « public », cette transformation du spectateur en citoyen que fantasmaient les premiers happenings de rue. Voilà qui nous ramène à cette notion de « personne » évoquée par Nicolas Riedel, conformément au référentiel des droits culturels. Car l’acte d’habiter n’est-il pas celui qui fonde la vie dans la cité, ainsi que le déclarait récemment l’architecte Patrick Bouchain au média Les Humanités :
« On est tous ‘habitants’ : il n’y a pas les habitants d’un côté, et de l’autre côté les élus ou les techniciens. Un technicien ou un élu sont aussi des habitants ».
En redonnant tout son sens, tout son sel et toute sa portée à l’acte d’habiter, portant une vision frugale et responsable, l’urbanisme culturel fait de l’habitant·e un acteur à part entière de cette « ville malléable » théorisée par le géographe Luc Gwiazdzinski10. L’étape suivante étant celle de l’autonomisation, des outils permettant aux habitant·es de s’auto-organiser pour pérenniser ces démarches, dans le sens de cette convivialité qu’il y a 50 ans déjà, Ivan Illich appelait de ses voeux : « J’appelle société conviviale une société où l’outil moderne est au service de la personne intégrée à la collectivité, et non au service d’un corps de spécialistes. Conviviale est la société où l’homme contrôle l’outil. »11 Dans un percutant article intitulé justement : « Ivan Illich et la ville conviviale »12, et s’élevant contre « l’urbanisation totalisante » l’architecte Silvia Grünig Iribarren insiste sur l’urgence de « recouvrer et faire grandir » ce qu’Illich appelait les « communaux » (que l’on appellerait aujourd’hui les communs), dont la disparition est selon lui « une des caractéristiques de la modernité et la raison de la mesure dans laquelle notre monde est devenu à ce point inhabitable ». Elle dit l’urgence d’une réappropriation qui concerne « tout autant le recouvrement du sens commun que celui des espaces physiques et symboliques de la vie communautaire », et les temps qui courent ne peuvent que lui donner raison.
David Sanson
Merci aux membres du comité éditorial d’Arteplan pour leur contribution
Références & ressources
Notes de bas de page
1. Thierry Paquot, Michel Lussault, et Chris Younès (dir.), Habiter, le propre de l’humain, Paris, La Découverte, 2007.
2. Ivan Illich, « L’art d’habiter » [1984], in Œuvres complètes, vol. II, Paris, Fayard, 2005. Cité& par Thierry Paquot dans « Habiter pour exister », paru en juillet 2021 sur terreurbaine.com.
3. Cité par Fanny Broyelle « Aventures artistiques et culturelles en milieu urbain – Émergence et enjeux d’une culture professionnelle contextuelle et écosystémique », thèse de doctorat, Université d’Aix-Marseille, mai 2024.
4. Sur l’habitation artistique de la ruralité, recommandons plusieurs ressources. En librairies, l’ouvrage collectif Cultures et ruralités : le laboratoire des possibles publié en 2019 par l’agence Auvergne-Rhône-Alpes Spectacle vivant aux Éditions de l’Attribut. Et, en ligne, la thèse d’architecture de Diane Camus : « Une topologie socio-spatiale des initiatives artistiques en milieu rural » (Université de Bordeaux-Montaigne, 2022), et la thèse de géographie de Pierre-Marie Georges, « Ancrage et circulation des pratiques artistiques en milieu rural : des dynamiques culturelles qui redessinent les ruralités contemporaines » (Université Lumière Lyon, 2017).
5. Emmanuel Négrier et Philippe Teillet, Les projets culturels de territoire, Presses universitaires de Grenoble, 2019.
6. Voir Jonathan Macias et Caroline Melon, Anti-manuel de projet de territoire Processus, déconvenues et réjouissances, 2023, Toulouse, Éditions de l’Attribut.
7. Entretien avec Fanny Herbert réalisé dans le cadre du colloque « [Ré]habitons les petites et moyennes villes » organisé par l’École supérieure d’architecture de Clermont-Ferrand, les 21 et 22 novembre 2021.
8. Cité sur le blog Geobunnik.
9. Diane Camus, « Une topologie socio-spatiale des initiatives artistiques en milieu rural », op. cit.,
10. Voir Luc Gwiazdzinski, « Éloge de la ruse dans les espaces publics », in Aglaëe Degros, Michiel De Cleene, Bruxelles à la (re)conquête de ses espaces. L’espace public dans les contrats de quartiers durables, ministère de la Région Bruxelles Capitale, pp.116-119, 2014. halshs-01071453
11. Ivan Illich, La Convivialité, Paris, Seuil, 1973.
12. Silvia Grünig Iribarren, « Ivan Illich et la ville conviviale », in « La Possibilité d’une ville conviviale », Revue du MAUSS 2019/2 n° 54.