Fred Sancère – Fabriquer des histoires

21 mai 2025

Propos reccueillis par : David Sanson


L’association Derrière Le Hublot œuvre depuis près de 30 ans à Capdenac, le territoire dont vous êtes originaire. Dans ce contexte, quelle utilisation faites-vous du mot « habitant·es » ?

C’est un mot qu’on utilise, bien sûr, mais je ne saurais dire comment ! A priori, on travaille avec les habitant·es, mais ce n’est pas quelque chose qu’on brandit comme un étendard. En tout cas, je le répète toujours, à l’origine, on a créé Derrière Le Hublot pour pouvoir parler et interagir avec les gens avec qui on vivait, nos ami·es, nos parents, nos voisin·es… Je ne sais pas si la notion d’habitant·es, le terme même, est parmi nous depuis toujours, on est passé par les publics, par le public, puis par les populations, les spectateurs, etc. Chez moi, je dirais que l’usage du terme est apparu à la fin des années 2000, au moment où on a imaginé le projet On est un certain nombre, ce réseau un peu informel qui a travaillé notamment sur ce mot (ce réseau été formé vers 2014 par un ensemble d’acteurs culturels soucieux d’échanger sur leurs pratiques, Ndlr.) … Pour moi, les habitant·es, ce sont les gens avec lesquels on vit. Ou les gens chez qui nous sommes invités pour fabriquer des histoires.

Les habitant·es sont faciles à saisir sur des récits pour lesquels tu fais de l’enquête, sur des temps d’immersion, des choses très diffuses ; iels sont faciles à saisir sur un sujet qui va les questionner. Mais même dans les arts de la rue, on a des habitués, l’habitant·e n’est plus tellement là, iel a été petit à petit remplacé par un public d’habitués. La vision très romantique d’adresse aux « badauds » forgée par Michel Crespin, je pense qu’il faut en faire le deuil. Mais je reste un pur produit de l’éduc’pop, et attaché à cette vision très romantique associée au théâtre de rue, puis aux arts de la rue, etc. Tout ce que j’ai fait s’est toujours inventé à partir de là.

Dans le cas de Fenêtres sur le paysage, ce parcours artistique conçu le long du chemin de Compostelle, qui sont les « habitant·es » ?

Les habitant·es, ce sont les riverains de cette aventure, déjà. Mais aussi toutes les parties prenantes qui sont autour de la table, que ce soit l’association de randonnée, l’association pastorale, les chasseurs, les artisans… Il s’agit de fabriquer avec les personnes, quelles qu’elles soient. Et il est d’autant plus naturel d’évoquer la question des habitant·es que dans ce projet-là, il n’y a pas de « spectateur » à proprement parler, cela n’existe pas.

L’important, c’est de nous inclure nous-mêmes parmi ces habitant·es. On n’arrive pas avec une parole surplombante qui tomberait comme une espèce d’évidence. Il est souvent palpitant d’inventer des modèles de coproduction avec des gens qui ne sont pas du tout du secteur culturel, l’essentiel étant de trouver une juste place pour ce qu’on fabrique. Pour nous, tout concourait à « faire avec » : la dynamique associative et l’implication bénévole, la manière dont les gens s’appropriaient le projet, leur appréhension de ce qu’on fabriquait et leur compréhension de la nécessité de ce qu’on fabriquait… Je me plais à nous imaginer comme des artisans qui fabriquons quelque chose à l’endroit où nous sommes. Montrer qu’on fabrique, partager cette fabrique-là et voir comment chacun peut être mis à contribution : c’est exactement ce qu’on pratique avec Fenêtres sur le paysage ou le Service d’art à domicile.

Avec Fenêtres sur le paysage ou les « œuvres-refuges », vous vous éloignez de votre base de Capdenac. Au moment de quitter la ville, ce parcours artistique conçu le long du chemin de Compostelle, qui sont les « habitant·es » ?

Le projet qu’on fabrique depuis 28 ans à Capdenac a toujours mis en avant son ancrage : il est ancré dans un territoire, dans un contexte, et son propos est d’impliquer les habitant·es et de leur permettre de participer au devenir de leur territoire. Mais les difficultés que nous rencontrons avec la Ville nous accablent autant qu’elles remuent très profondément. Je ne me sens plus capable de retravailler cet ancrage-là de la façon dont nous l’avions construit, après m’être impliqué corps et âme, jour et nuit, pendant 28 ans. Changer de ville pour recommencer ce travail-là ailleurs, redevenir une espèce de personnalité publique, comme c’est souvent le cas lorsqu’on s’implique autant sur un micro-territoire, de supra-animateur qui est amené à prendre beaucoup de place, je n’en ai plus le courage ni l’envie. J’ai longtemps cru que faire avec, c’était forcément vivre avec, qu’il était impossible de faire autrement. Aujourd’hui, non seulement je crois qu’il est possible de faire autrement, mais j’y aspire.

Cela ne me fera pas changer d’avis sur la nécessité d’impliquer les gens dans les dynamiques qu’on monte. Je ne perdrai jamais cette espèce de fond méthodologique, philosophique, qui te pousse à tenter d’embarquer les gens tels qu’ils sont pour faire ce qu’ils ont de bonnes raisons de faire, dire ce qu’ils ont de bonnes raisons de dire. Dans un projet comme Fenêtres sur paysage, bien qu’étant à plusieurs centaines de kilomètres de Capdenac, je n’ai pas l’impression de travailler différemment, j’y mets le même cœur, et les mêmes envie, force et méthodologie de travail. La seule différence, c’est qu’on ne vit pas sur le territoire, et qu’on n’en devient jamais totalement un acteur culturel à part entière, on se contente de participer à son développement sur un temps donné.

Aujourd’hui, au moment où nous quittons Capdenac, l’attachement que d’autres communes nous témoignent nous apporte la preuve que ces territoires avec lesquels nous travaillons ont perçu que l’une des valeurs associée à notre travail en commun était une sorte de fabrique d’humanité. Ça nous encourage à envisager un développement du projet, qui devra se nourrir des ailleurs, 1/3 acteurs culturels itinérants, 1/3 artistes nomades, 1/3 agence d’urbanisme. Et c’est ce qu’on va faire.

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