Malou Malan – Polyphonie, réciprocité

21 mai 2025

Propos reccueillis par : David Sanson


Vous pratiquez volontiers l’art de la balade urbaine, en faisant intervenir les habitants d’un quartier : quelle importance cette notion d’habitant·es revêt-elle dans votre travail ?

Dans mon travail artistique, j’approche la notion d’habitant·e de façon multiscalaire et avec un regard de kaléidoscope. Quand j’interroge l’habiter, je cherche à comprendre les spatialités dans lesquelles l’habitant·e se sent « chez soi », se reconnaît dans un territoire et s’inscrit dedans. Habiter est une façon d’être, à différentes échelles selon les habitant·es : à l’échelle du quartier, d’autres quartiers de la ville, d’une rue, d’un bâtiment, etc. Du détail au macro, je cherche à définir les étendues des territoires habités. Certain·es logent, travaillent, consomment et se divertissent dans un même quartier, tandis que d’autres pratiquent un quartier seulement en y logeant et se rendent quotidiennement dans des ailleurs lointains pour œuvrer (travailler, étudier, se divertir, etc.). La notion de territoire habité est donc aussi une affaire de cartographie aux limites et aux géométries plurielles. Selon les habitant·es, le territoire habité sera plus ou moins grand, avec des nœuds, des lignes, des points et des cercles variés.

Et puis le fait d’habiter un territoire dépend beaucoup du mode de déplacement (à pied, à vélo, en transport en commun, en voiture…) : c’est dans nos façons d’arpenter un territoire que nos qualités d’habiter prennent du relief. Habiter implique une certaine mobilité (ligne) avec des stations d’immobilité (point). Ainsi, les trajets nous permettent de rencontrer et de faire vie dans les territoires communs. La notion d’habitant·e change également de tonalité au cœur d’un territoire circonscrit dans le cadre d’une enquête artistique. Les habitant·es sont celles et ceux qui pratiquent et activent le territoire : ils regardent, inventent, influencent, arpentent, prennent soin, activent, laissent traces, traversent les lieux. C’est au croisement de ces verbes d’actions appliqués à une géographie que l’habiter imprègne mon travail. Sans habitant·es, un territoire n’existe pas, il est une coquille vide. Je cherche donc autant à rencontrer les personnes qui logent dans un quartier, que ceux qui le dessinent, le nettoient, étudient dedans, s’y promènent, etc. 

Les habitant·es, dans mon travail, sont des manières d’approcher le territoire, de le comprendre, de le rêver, de le rencontrer, par les anecdotes, les vécus, les traces que les habitant·es me livrent. C’est un point de départ, une matière à penser.

Comment préparez-vous une balade urbaine, et que cherchez-vous à provoquer, ou au contraire à éviter ?

Pour élaborer des balades artistiques situées, je cherche à découvrir le territoire et le comprendre avant tout à travers la rencontre avec des habitant·es. Le postulat est dont de devenir moi-même habitant·e, à différents niveaux, selon les possibles. Donc, si je le peux, je loge sur place : le quartier devient mon territoire de vie pour une durée donnée. Je viens à différentes périodes sur le territoire, ce qui permet de rencontrer petit à petit, en allées et venues ; tout en gardant lien pendant les périodes d’absence physique. A minima, je cherche à passer du temps en pratiquant le territoire, en flânant, en faisant des activités autres que l’enquête artistique en elle-même. Vivre, arpenter, rencontrer, habiter, enquêter s’imbriquent alors dans un même espace-temps. 

Selon les contextes, j’utilise différentes façons de procéder à la rencontre.Je commence par demander aux commanditaires s’ils connaissent des personnes qui vivent sur place et font vivre le territoire, le quartier. J’effectue des rencontres en « micro trottoir », en allant discuter spontanément. Je pousse les portes des lieux communs (café, cinéma, association, etc.), je me présente, j’échange et petit à petit je vais accéder à des anecdotes du territoire. Une donnée importante est que je cherche un maximum à rencontrer les gens soit chez eux, soit dehors dans l’espace public. C’est moi qui viens à eux et en même temps, c’est eux qui me mènent et me guident.

Dans cette pratique de la rencontre, je cherche aussi à provoquer une certaine réciprocité : les questions que je pose vont faire surgir des réflexions, des prises de conscience chez l’habitant·e ou l’usager·e du territoire ; et moi-même, je vais trouver les pistes de mises en récit pour la balade artistique située. De plus, ces rencontres créent un rhizome : une personne amène très souvent le nom d’une autre personne, un contact, etc. et ces rencontres me permettent d’être peu à peu repérée dans un quartier : on me voit discuter avec une personne dans les espaces communs, on va parler de mon projet dans le quartier, etc. J’essaie également d’éviter de plaquer des généralités et des préjugés sur la vie d’un quartier. Même si je ne serai jamais exhaustive – et je ne cherche pas à l’être –, je tente autant que faire se peut à apporter une pluralité de discours et de points de vue sur un même territoire. En rencontrant des habitant·es, au-delà de l’observation et de la recherche, un lieu prend vie et forme dans un présent situé. La balade artistique, au-delà des informations concrètes qu’elle apporte sur l’histoire urbaine et architecturale, amène ainsi une part d’histoire entre réel et fiction, et un rapport sensible aux lieux traversés. De la réflexion aux vécus sensibles. Cela permet également d’amener les gens présents à la balade – les marcheurs curieux – à s’interroger eux-mêmes sur leur rapport à leur propre quartier, lieu de vie. Je me nomme ainsi passeuse d’histoires et traductrice subjective de récits. 

Différentes implications d’habitant·es sont possibles. Tout d’abord, les récits et les points de vue sur un quartier sont situés et cités. Même si les habitant·es ne prennent pas directement la parole, ils vivent à travers mes mots pendant la balade. Je m’assure évidemment auprès des habitant·es, en amont, de ce qui est possible ou non de raconter et de citer. Je cite anonymement à l’écrit les habitant·es et expose leurs paroles dans un lieu phare du quartier que l’on traverse pendant la balade. Une autre dimension importante est la participation d’habitant·es au sein même de la balade artistique. Ils vont prendre la parole à mes côtés, et la balade devient polyphonique : cela permet d’apporter différents regards et registres, au-delà de mon propre discours, et d’éviter une posture d’appropriation des récits et des vécus des habitant·es. Et puis, au départ d’une balade artistique, la proposition est de créer un cadre d’une circulation de la parole. Les personnes présentes sont invitées à réagir : elles apportent leurs points de vue, leurs questionnements en rebond. Ainsi, des récits spontanés peuvent surgir au cœur de la balade artistique. 

Est-ce ainsi que vous avez procédé pour la balade artistique que vous avez menée en juin 2024 dans le quartier du Palais (quartier « des choux »), à Créteil (dans le cadre du festival Histoire populaire organisé par la Boîte à Histoire et un collectif de chercheurs·euses de l’UPEC) ?

L’idée était d’aborder à la fois l’histoire urbaine et architecturale de ce quartier d’une ville nouvelle et les vécus sensibles des habitant·es et la représentation qu’ils ont de leur quartier. Comment vit-on dans ce quartier du « nouveau » Créteil ? Que perçoit-on depuis sa fenêtre ? Que représentent ces « choux » monumentaux ?

Cette balade a été menée avec deux habitants du quartier, Youssouf et Makane. Makane vit dans le quartier et travaille au service Jeunesse, ce qui m’a permis de rencontrer plusieurs enfants du quartier et de découvrir les histoires des lieux sous un autre angle. Proposer cet itinéraire sensible avec deux habitants des lieux a permis de donner du relief et une épaisseur aux vécus et aux perceptions donnés du quartier. C’étaient les anecdotes et la culture populaire locales qui prenaient corps. Et puis quand nous déambulions en groupe dans le quartier, le fait que deux habitants mènent la balade avec moi lui donnait une légitimité et une reconnaissance de la part des autres habitant·es que nous croisions, et facilité donc la spontanéité du discours. Enfin, cette dimension polyphonique a permis de donner différents points de vue sur un même sujet. Par exemple, à partir de l’histoire et des données techniques architecturales que je donnais des « choux de Créteil », Youssouf expliquait ce que ça fait de vivre dans un logement aux murs atypiques. Ou bien, après avoir expliqué les intentions paysagères des architectes en chefs de créer des reliefs modelés, Makane racontait la façon dont les enfants s’approprient ces aménagements paysagers au quotidien…

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