À l’occasion du lancement de la Clause culture, nous avons rencontré la sénatrice Sylvie Robert, l’architecte Chloé Bodart, l’artiste Stefan Shankland et Alexis Nys, directeur artistique de Lieux Publics, à Marseille.
Concept forgé et déployé par le POLAU, la Clause culture est aujourd’hui introduite dans la Proposition de Loi « Le fait culturel dans l’aménagement des espaces publics » déposée par la sénatrice Sylvie Robert et le sénateur Franck Montaugé. Ce texte entérine le fait que l’aménagement des territoires est d’abord culturel.
Le colloque du 3 novembre au Sénat « L’aménagement, un acte culturel dans des territoires en transition » fait le point sur le(s) sujet(s) en donnant la parole aux élu•es et professionnel•les.
Pour présenter cette notion et en préciser les enjeux, tant pour les élus et les collectivités territoriales que pour les architectes, les urbanistes, les acteurs culturels et les artistes, nous avons invité la sénatrice Sylvie Robert, à en discuter avec trois personnes directement concernées : l’architecte Chloé Bodart, dont le travail constructif s’est toujours doublé d’une dimension culturelle et qui expérimente aujourd’hui la clause culture dans la commune de Bassens, dans la métropole bordelaise ; l’artiste Stefan Shankland, qui a inventé, avec le projet TRANS305 mené pendant toute la durée du chantier de la ZAC du Plateau à Ivry-sur-Seine, de nouvelles modalités de relation entre l’art et la transformation du territoire. ; enfin, Alexis Nys, qui, à la tête de Lieux Publics, Centre national des arts de la rue et de l’espace public à Marseille, envisage l’espace public avant tout comme un espace culturel.
Sylvie, vous avez cosigné la proposition de loi (PPL) élaborée par votre collègue Franck Montaugé qui doit être présentée au Sénat le 3 novembre 2025, visant notamment à instituer la notion de « clause culture ». En quoi consiste cette notion, et en quoi est-elle importante selon vous ?
Sylvie Robert – Quand il était maire d’Auch (de 2008 à 2017, Ndlr), comme moi quand j’étais adjointe du maire de Rennes (de 1995 à 2017, Ndlr.), Franck avait ce réflexe d’intégrer la dimension culturelle à la fabrique urbaine. Lorsqu’il m’a parlé de déposer une PPL permettant d’inscrire dans le droit la possibilité – et non l’obligation – d’instaurer une « clause culture » dans les projets d’urbanisme et d’aménagement, j’ai immédiatement accepté de la cosigner. D’abord, parce que j’en avais fait l’expérience à Rennes, et ensuite parce que, pour moi, il faut réaffirmer que la culture n’est pas un secteur à part, qui obéit à des enjeux propres : c’est une dimension transversale de l’action publique.

Associer la culture à la fabrique de la ville et des territoires permet de travailler à la fois sur la transformation des espaces et sur des questions démocratiques majeures. C’est en embarquant, très en amont, les habitants, les associations, les acteurs du territoire dans la transformation de leur environnement, et en délibérant collectivement, que l’on peut faire démocratie ensemble. Et cela permet aussi, en aval, de ne pas se retrouver avec des tensions, des frictions et des incompréhensions : c’est souvent un gage de réussite des projets.
En contribuant à fabriquer de la ville, la culture peut vraiment permettre de travailler à un récit commun. Et je trouve que dans une société aussi polarisée que la nôtre, où tout semble n’être qu’interprétation, voire surinterprétation, on en a plus que jamais besoin.
Voilà en quelques mots l’objet et l’objectif de cette PPL, qui est assez simple (elle comporte très peu d’articles), mais qui, philosophiquement et politiquement, porte un objectif fort : faire de la culture une dimension reconnue, possible et souhaitable de tous les projets d’aménagement du territoire au sens large. Je sais que derrière ces projets, il y a des enjeux financiers. Ce que Franck et moi voulons montrer à travers cet engagement-là, c’est que la culture peut jouer un rôle tellement facilitateur qu’elle peut être bénéfique à toutes les étapes du projet, et être un investissement. Notre but, c’est d’acculturer, de sensibiliser et de montrer que c’est possible.
Ce colloque du 3 novembre au Sénat doit être l’occasion non seulement de présenter la PPL, mais aussi de nourrir la réflexion. Ce type d’échanges est très important, car il peut contribuer à faire évoluer le texte.
Chloé Bodart – Ce qui m’intéresse dans la clause culture, c’est l’ancrage, le « déjà là », qu’il soit bâti, paysager, humain ou non humain. Que la culture ne soit pas une forme d’animation ou de divertissement rapportée autour d’un projet, mais qu’elle soit intégrée au processus lui-même. Qu’il s’agisse du chantier de construction d’un bâtiment, d’une programmation comme cela a été fait à Rennes avec l’Hôtel Pasteur, ou d’une démarche d’urbanisme telle que la réinvention d’un centre-bourg, la culture peut être un outil de réhabilitation ou de fabrication de la ville. Cette attitude, pour moi, présuppose une démarche plus large : une écoute active, une dimension pédagogique. On fabrique des grandes maquettes pour mieux comprendre le projet, le transmettre aux interlocuteurs et leur expliquer sur quoi la culture va s’activer ; on fait visiter les chantiers, on déploie des permanences architecturales…
« Ce qui m’intéresse dans la clause culture, c’est l’ancrage, le ‘déjà là’ , qu’il soit bâti, paysager, humain ou non humain. Que la culture ne soit pas une forme d’animation ou de divertissement rapportée autour d’un projet, mais qu’elle soit intégrée au processus lui-même. »
Chloé Bodart
Si j’ai bien compris, cette clause ne serait pas coercitive, mais volontaire, c’est-à-dire qu’au lancement de tout projet d’aménagement, la maîtrise d’ouvrage devrait obligatoirement délibérer sur le fait d’y intégrer une démarche culturelle ?
Sylvie Robert – Exactement. J’aimerais même aller plus loin, et qu’à l’avenir, l’intégration de cette clause culture permette de présenter la démarche culturelle et d’en débattre avec l’organe délibérant avant qu’elle soit votée. Je trouverais intéressant que dans un conseil municipal ou métropolitain, une délibération soit présentée (je ne veux pas dire : votée) pour expliquer pourquoi la dimension culturelle a été intégrée. Que celle-ci ne concerne pas seulement le maire, l’adjoint à l’urbanisme et à la culture, mais l’ensemble des élus, et qu’elle fasse l’objet d’un échange.
On le comprend, il est important que la dimension culturelle soit partagée et portée par la maîtrise d’ouvrage. Chloé, qu’est-ce que la clause culture change, très concrètement, pour une architecte ?
Chloé Bodart – Au niveau de l’équipe de maîtrise d’œuvre, l’approche culturelle va nous permettre de décaler le regard, de sortir des sentiers battus, des codes, des hiérarchies et des « silos », de questionner nos équipes sur les pratiques traditionnelles. Par exemple, à Bassens, nous avons dès le début intégré au projet la compagnie Mycélium – une compagnie plutôt axée « théâtre de rue », avec une forte dimension écologique. Ses membres ont été présents à toutes nos revues de projet, qui réunissaient l’ensemble de nos co-traitants : architectes, paysagistes et bureaux d’étude, et notre maîtrise d’ouvrage : la Fab (la Fabrique de Bordeaux Métropole).

La compagnie s’est ainsi imposée non pas comme un « intervenant culturel », mais comme un acteur à part entière du déploiement du projet urbain. Ils ont permis de conserver le récit à l’échelle de la commune quand la mission du projet urbain s’est resserrée sur des îlots stratégiques, et de produire un récit cohérent, et plutôt enthousiasmant, pour tisser le projet général.
Cela suppose une forte adhésion de la maîtrise d’ouvrage (élus, institutionnels, collectivités). À Bassens, nous avons commencé par un diagnostic sensible en habitant le territoire via une permanence architecturale, suivi d’une restitution décalée et joyeuse de cette première phase de diagnostic avec l’ANPU (l’Agence Nationale de Psychanalyse Urbaine). Parallèlement, après avoir commencé l’arpentage et identifié les enjeux du territoire, nous avons proposé deux compagnies différentes au conseil municipal. Le Maire, l’élu à la culture et la directrice de la culture ont échangé pendant une matinée avec les deux compagnies et ont fait un arbitrage politique en choisissant celle qui leur paraissait la plus adaptée par rapport aux problématiques de leur territoire. Inclure les élus dans une démarche d’appropriation du projet les emmène dans l’aventure en leur permettant de devenir acteurs du processus d’urbanisme culturel. Ensuite, quand on va venir habiter leur territoire, tout va se dérouler de manière plus engagée et harmonieuse… C’est pourquoi la question de la délibération que vous évoquiez, Sylvie, me paraît très juste.
Et qu’en est-il de la « maîtrise d’usage » – les habitants, les associations, les acteurs locaux ?
Chloé Bodart – La culture permet aussi d’attirer des publics que la dimension technique liée à l’urbanisme et à l’architecture aurait pu rebuter. Cela permet également aux habitants de se saisir de certains sujets délicats. Sur le chantier du Point H^UT à Saint–Pierre-des-Corps par exemple, nous avons interrogé, avec le POLAU, les sujets qui nous semblaient potentiellement complexes – la dépollution, les nuisances sonores, le handicap – et nous les avons détournés avec à la fois des conférences et des interventions artistiques.

À Bassens, pour la phase d’enquête et de diagnostic, nous avons travaillé avec l’ANPU (Agence Nationale de Psychanalyse Urbaine), dont l’humour et la finesse ont été très bien reçus par les habitants. Et puis, avec Mycélium, on a questionné le statut de ville ou village pour la ville de Bassens et proposé l’appellation de « trame villageoise », dont le récit serait inscrit sur de grandes peintures colorées au sol, réalisées sur la place de la Commune de Paris, haut-lieu de nos réflexions. Pour nous, c’était aussi un engagement politique de se demander comment la culture peut amener à se requestionner à la fois sur notre environnement, sur des approches évidemment culturelles mais également écologiques.
Alexis Nys – Il peut y avoir de la part des artistes une certaine frilosité à se mettre en jeu à des endroits où politiquement, ça peut frotter. D’autant qu’à Marseille, où je travaille, il y a eu des expériences qui ont pu décevoir : j’ai eu des échos par exemple des « quartiers créatifs », en 2013, qui avaient généré beaucoup d’espoirs du côté des habitants impliqués dans des processus participatifs et des enquêtes artistiques, dont beaucoup n’ont abouti sur rien. Ça crée beaucoup de déceptions, de frustrations, voire de drames humains. De ce fait, les artistes avancent parfois avec beaucoup de réserve sur ces champs spécifiques…
Sylvie Robert – Je voudrais préciser que l’aventure doit commencer très tôt dans le cahier des charges de la maîtrise d’ouvrage. Il est crucial que cette dimension culturelle soit intégrée dès le départ. Je prends l’exemple de l’Hôtel Pasteur à Rennes, dont je présidais le jury de sélection de la maîtrise d’œuvre. J’avais déjà intégré cette dimension-là au cahier des charges, ce qui fait que la maîtrise d’œuvre – l’agence Encore Heureux – a pu l’intégrer dans sa réponse. Je ne voulais pas un concours codifié, avec maquette, etc., je voulais une histoire. Et la réponse d’Encore Heureux a été de me faire le récit de la réhabilitation de Pasteur à travers une bande dessinée, un poème, un roman… Ça peut aller jusque-là ! Il faut que l’élu soit absolument convaincu que c’est possible, car sinon cela peut être un peu déstabilisant pour les services techniques des villes. À Rennes, ils ont accepté de se laisser emmener dans cette aventure et ça a été déterminant.
« L’aventure doit commencer très tôt dans le cahier des charges de la maîtrise d’ouvrage. Il est crucial que cette dimension culturelle soit intégrée dès le départ. »
Sylvie Robert
Chloé Bodart – L’acculturation des élus et des services techniques est en effet indispensable. Car trop peu de personnes sont encore familières des questions de permanences architecturales ou d’urbanisme culturel. J’espère que nos échanges d’aujourd’hui pourront favoriser la compréhension de tout cela !
L’acculturation en question ne concerne-t-elle pas également les milieux artistiques et culturels ?
Stefan Shankland – C’est évident. La culture a du mal à se saisir de l’aménagement comme nouveau territoire des pratiques artistiques. Dans le champ des arts visuels, dont je viens, on veut bien recevoir de l’argent des aménageurs ou des promoteurs immobiliers, mais on voudrait continuer à faire de l’art comme avant, comme si l’aménagement et ses réalités ne nous concernaient pas vraiment, nous les artistes. Le fait que l’aménagement du territoire puisse être une opportunité pour l’art, un terrain d’expérimentation et de création qui change la façon dont on fait art aujourd’hui, ne va pas encore de soi.
C’est comme ça que je lis cette proposition de clause culture : comme une invitation faite aux acteurs de l’art et de la culture – artistes, institutions, écoles – à s’intéresser aux transformations urbaines en tant que nouveau terrain d’action. Il s’agit d’inventer les formes de l’interaction artistique avec le monde tel qu’il est aujourd’hui – en mutation. C’est un vrai défi pour l’art et ses institutions. Mais nous avons toujours eu besoin et toujours su nous déplacer pour questionner nos pratiques, nos outils de travail, notre définition même de ce qu’est l’art – c’est ce que nous apprend l’histoire des pratiques artistiques.
« La clause culture est (…) comme une invitation faite aux acteurs de l’art et de la culture – artistes, institutions, écoles – à s’intéresser aux transformations urbaines en tant que nouveau terrain d’action. »
Stefan Shankland
Alexis Nys – Pour moi, cela a aussi à voir avec une acceptation de la contrainte. Aux yeux d’un artiste, ce genre de démarche peut mettre en danger sa liberté de créateur, la liberté de l’art dans son grand absolu, détaché de tout. Mais cette mise en danger est aussi intéressante à condition de la prendre comme telle. Créer sous contrainte, c’est plutôt quelque chose de nécessaire pour que la création résonne positivement avec son environnement. On n’est pas encore bien prêts pour ça, notamment quand il s’agit de projets avec des enjeux politiques, financiers, urbains et humains très forts. Les aménageurs, bailleurs, plan ANRU, etc. sont de grosses machines : on a peur (souvent à raison) de ne pas réussir à se faire entendre, et surtout à faire respecter la parole des habitants.

Stefan Shankland – C’est un point à la fois sensible et clé : les projets artistiques intégrés aux transformations urbaines et dans les territoires ne se font pas seuls ! Il s’agit de démarches essentiellement collaboratives. On est loin de l’idée romantique de l’artiste, héros solitaire d’une œuvre autonome. L’artiste travaille dans et avec le réel, en interaction constante avec les autres acteurs et usagers de l’espace public, de la ville, des territoires. Pendant des années j’ai été impliqué, en tant qu’artiste, dans les chantiers de ZAC du Plateau d’Ivry-sur-Seine. Il s’agissait du projet TRANS305 que j’ai initié et conduit de 2006 à 2018. Dans le cadre de ce projet expérimental nous avons réalisé plus de trente projets que l’on pourrait qualifier de créations situées. Je n’ai rien fait tout seul. Nous avons toujours été dans différentes formes de coopérations, de co-créations, d’œuvre de collaboration. J’endossais effectivement le rôle d’artiste, qui initie ou participe à un acte de création, qui cherche à faire œuvre. Mais j’ai toujours œuvré avec les professionnels de la transformation urbaine, avec les habitants au sens large du terme, avec d’autres acteurs culturels, avec le « déjà là ». Cette expérience de travail au long cours dans une situation de mutation urbaine m’a vraiment déplacé de mon rôle d’artiste habituel, travaillant en atelier, faisant des œuvres pour des expositions ou des commandes à destination du monde de l’art. Avec TRANS305 il s’agissait de travailler en tant qu’artiste dans la ville en transformation, parmi les acteurs en présence, avec et pour le monde tel qu’il est.
« On est loin de l’idée romantique de l’artiste, héros solitaire d’une œuvre autonome. L’artiste travaille dans et avec le réel. »
Stefan Shankland
Avec le recul, je dirais que cette expérimentation au long cours m’a convaincu du fait que la pratique artistique – plus que l’œuvre d’art d’ailleurs – permet de construire des liens entre les acteurs des transformations urbaines et les habitants, de créer des interactions entre ces mondes. Embarquer la pratique artistique dans les différentes étapes d’une transformation urbaine permet également de construire des continuités entre l’« avant-transformation » et l’« après-transformation » urbaine, de mettre en place des repères dans ce qui change, de fabriquer un récit qui participe d’un sens et d’une lisibilité de la métamorphose en train de se faire. Inscrire le processus de création dans le temps long de l’aménagement urbain, c’est nouveau pour les arts plastiques et visuels. Mais pour l’avoir pratiqué et vécu, je sais que cela ouvre des perspectives incroyables.
Justement, Stefan, comment la Clause culture résonne-t-elle avec la démarche HQAC – Haute Qualité Artistique et Culturelle – que vous avez initiée ?
Stefan Shankland – J’ai initié la démarche HQAC en 2007, dans le cadre d’un partenariat au long cours impliquant un aménageur (Grand Paris Aménagement, à l’époque l’AFTRP) et les services de la culture et de l’aménagement urbain de la Ville d’Ivry-sur-Seine, avec le projet TRANS305, qui en a été le prototype.

Avant de lancer la démarche HQAC, nous nous étions posé cette question avec les acteurs engagés dans cette transformations urbaine : comment faire pour qu’une situation de mutation au long cours – une ZAC avec plus de 12 ans de chantiers en perspective – devienne un atelier, un laboratoire, une occasion pour explorer une double question : en quoi les pratiques artistiques peuvent-elles apporter quelque chose de nouveau, voir d’essentiel, à la transformation urbaine ? Et en quoi une situation de mutation urbaine peut-elle devenir une nouvelle ressource pour les pratiques artistiques, pour l’enseignement et la recherche en art ?
Le fait de poser des questions ouvertes sur les modes d’interaction entre les pratiques artistiques et le processus de transformation urbaine nous a permis d’instaurer un travail expérimental, itératif et collaboratif. Plutôt que d’imposer l’œuvre d’art comme figure obligée de l’art dans la ville, nous avons voulu penser la pratique artistique en termes de « démarche » : démarches artistiques dans la ville en mutation, démarche d’urbanisme culturel, démarche de participation à la création d’une nouvelle culture des mutations urbaines.
« Plutôt que d’imposer l’œuvre d’art comme figure obligée de l’art dans la ville, nous avons voulu penser la pratique artistique en termes de ‘démarche’ . »
Stefan Shankland
Au final, les 12 ans de prototypage de la démarche HQAC mis en œuvre sur la ZAC du Plateau d’Ivry nous ont permis de tester plus d’une trentaine de projets en résonance avec les différentes phases d’une transformations urbaines : de la gestion des friches à la livraison des espaces publics en passant par la dépollution ou l’excavation des sols. Tous les projets réalisés dans le cadre de TRANS305 étaient des projets de création à part entière, portés par des exigences et des ambitions artistiques qui ne se limitaient pas à de la médiation, de la communication ou de la décoration de chantier. Des projets, également, situés et collaboratifs, impliquant professionnels du BTP, habitant, acteurs culturels, écoles et étudiants. Ce programme a eu une influence considérable sur nos pratiques respectives.

Alexis Nys – C’est vrai que cela – le fait d’avoir une influence tangible sur le monde – est quelque chose qui nous titille, nous autres, artistes et acteurs de la culture, qui avons l’impression d’être en permanence dans l’éphémère, le non essentiel. Les acteurs de notre réseau sont plutôt enthousiastes à l’idée de participer à la fabrique de la ville. L’une des autres difficultés qu’on rencontre aujourd’hui avec les institutions publiques – j’ignore si elle est spécifique au Sud ou non – est liée non pas tant aux moyens qu’aux démarches et aux canaux administratifs permettant de déployer ce genre de projets. Toute cette machine administrative a beaucoup de mal à fonctionner, et finit par ne plus correspondre au temps politique et humain. Il peut arriver qu’un projet n’atterrisse jamais alors que les budgets sont là : par exemple dans notre cas, la Métropole Aix Marseille Provence avait sollicité Lieux Publics pour déployer un projet artistique et culturel autour de la requalification d’un faisceau ferroviaire désaffecté, une sorte de canyon entre la gare de Gèze et le quartier de la Cabucelle. C’est un signe fort de la pertinence de ces démarches artistiques, quand de telles institutions viennent nous chercher. À l’automne 2024, une première mission d’écriture a été financé par la SNCF, encore propriétaire du site, qui a permis d’écrire le chemin d’une intervention artistique avec les habitants, en utilisant la création cinématographique car le quartier est en plein essor sur le sujet, avec des locaux de tournage et des espaces de stockage technique qui s’installent. Malheureusement la mise en place effective du projet est pour l’instant en stand-by pour les raisons citées plus tôt, à savoir la difficulté pour la métropole de se mettre en ordre de marche administrativement pour déployer un tel projet. Probablement que le projet, le site, et notre méthode, portés par le service innovation de la métropole, se font régulièrement doubler par d’autres sujets plus prioritaires…

à Marseille, octobre 2025 © Guillaume Garnier
Alexis, expérimenter une Clause culture dans le cadre du chantier de réhabilitation de la Cité des arts de la rue à Marseille vous semblerait-il pertinent ?
Alexis Nys – Pour la Cité des arts de la rue, la question se pose un peu autrement parce que nous avons réussi à obtenir les pleins pouvoirs : Lieux Publics assume la maîtrise d’ouvrage, tout en étant le bailleur et un des principaux usagers. Nous avons donc une latitude beaucoup plus grande. Même si cette opportunité mériterait bien sûr d’être questionnée. On a plutôt parlé d’une permanence architecturale, avec l’équipe du bureau d’architecte BK CLUB. Et on peut dire que la permanence artistique d’urbanisme culturel est en place depuis plus de dix ans grâce à tous les acteurs qui travaillent sur le site, qui l’occupent, le transforment et l’expérimentent : on accueille 300 enfants l’été pour faire des ateliers, on organise un marché le premier dimanche du mois, la fête des 40 ans des Ateliers Sud Side a accueilli près de 2 000 personnes… On est dans un processus très empirique, organique, donc je crois que c’est déjà dans notre ADN.
Cependant il nous reste à travailler sur la formalisation de tout cela, et sur certains réflexes dans les processus : notamment les liens aux quartiers voisins, qui avait été expérimenté lors d’une commission citoyenne, suspendu ensuite en attendant des avancées concrètes du côté du plan d’investissement. Car on travaille sur ce projet depuis 2022, mais les moyens ont été finalement voté fin 2025, donc lorsqu’on a douté on ne voulait pas promettre du vent, des choses qui risquaient de s’effondrer à un moment donné.
Idéalement, le projet devrait durer jusqu’en 2030, si tant est que les financements se maintiennent jusque-là. Nous ne savons pas encore dans le détail ce que nous allons faire dans les 5 ans qui viennent, si ce n’est qu’on va transformer le site, autour de deux grandes lignes de travail qui sont la transition écologique et l’hospitalité. On n’a pas de programme, mais les prémisses d’un schéma directeur. La permanence architecturale doit préciser les choses, mais on souhaite rester souples et réactifs, sachant que de nombreux usages sur le site sont en pleine évolution.
Une chose qui me plaît dans la Clause culture, c’est qu’on emploie le mot « culture » et qu’on ne parle plus du « 1% artistique ». L’artistique, dans notre projet, sera présent partout. La question est ensuite de savoir comment on en fait culture, comment on crée de la porosité avec les autres services de la ville, les différents usagers, etc. – comment le projet est intrinsèquement culturel..
« Une chose qui me plaît dans la Clause culture, c’est qu’on emploie le mot ‘culture’ et qu’on ne parle plus du ‘1% artistique’. L’artistique, dans notre projet, sera présent partout. La question est ensuite de savoir comment on en fait culture. »
Alexis Nys
Justement, Sylvie, que répondrez-vous à ceux qui ne manqueront pas de vous demander ce qui distingue la Clause culture du 1 % artistique ?
Sylvie Robert – Les deux n’ont rien à voir. Et il faut souligner qu’il est de plus en plus rare d’intégrer le 1% artistique à des opérations d’aménagement public, pour des raisons financières. À l’origine, il s’agissait d’intégrer une dimension artistique plutôt « décorative » à un équipement public : bien souvent, cela arrivait à la fin du projet, et n’était pas du tout intégré au processus d’aménagement ou de construction du lieu. La Clause culture n’obéit pas du tout à la même philosophie. Il est davantage question de processus que de production. Il ne s’agit pas du tout, comme s’en inquiétait Alexis, de rendre l’art utilitaire, d’utiliser les artistes. Il s’agit de les associer, au même titre que les autres, dès l’amont du projet, à une démarche d’intégration d’une dimension culturelle à un projet d’aménagement. Et de le faire en amont.
Stefan Shankland – On en revient à la notion de démarche, qui va bien au-delà du design et de la production d’un objet d’art. Il faut aller au-delà du cadre restrictif du « 1 % artistique ».
Sylvie Robert – C’est là où il nous faut être extrêmement vigilants : derrière un processus ou une démarche, il y a une méthode. Et si on n’est pas extrêmement rigoureux sur la méthode, on peut tout faire capoter. La méthode, pour moi, c’est d’abord une question politique : parce que pour l’écrire, on va devoir faire des choix et, derrière, les tenir. Qui associer et comment ? à quel stade du projet ? à quel niveau d’implication ? comment on fait valider, par qui, et suivant quelles étapes ? Si on n’écrit pas tout ça, si on ne dessine pas le canevas méthodologique en amont, il va y avoir un blocage à un moment. La transparence de la démarche et de l’implication, y compris budgétaire, est un élément essentiel.
« Si on n’est pas extrêmement rigoureux sur la méthode, on peut tout faire capoter. La méthode, pour moi, c’est d’abord une question politique : parce que pour l’écrire, on va devoir faire des choix et, derrière, les tenir. »
Sylvie Robert
Chloé Bodart – Avez-vous rédigé une méthode pour la clause culture ?
Sylvie Robert – Je pense que si la philosophie de l’intégration d’une Clause culture est presque universelle, la méthode, en revanche, comme dans le cas d’une démarche artistique située, doit être adaptée à la fois au contexte, au projet et à la loi. Les choses sont différentes suivant qu’on est à Marseille ou à Rennes, en zone périurbaine ou rurale.
Le protocole rédigé par le POLAU donne déjà un cadre, de grandes orientations. Il parle d’une « méthode intégrée », et on pourrait même ajouter « intégrée et située ». On pourrait également remplacer le mot de « transitions » par celui de « transformations », que je préfère, parce que je le trouve plus dynamique. Finalement, la Clause culture, c’est ça : demander aux artistes de nous aider à nous familiariser avec la transformation de notre environnement.
Stefan Shankland – Il est essentiel, comme l’a dit Sylvie, de donner la possibilité aux politiques et aux acteurs de la transformation urbaine de s’en saisir et de fixer eux-mêmes des orientations et des priorités. On a besoin de spécificités locales, mais il faut avoir ensuite la latitude pour que chacun puisse se les approprier, y compris les artistes. Car ceux-ci doivent se saisir de cette commande en tant que cadre de création, et pas simplement comme empilement de cahier des charges et de restrictions.
Sylvie Robert – C’est ce que je disais toujours à l’époque de l’Hôtel Pasteur : il faut un cadre pour que l’on puisse accepter du hors-cadre…

« Il faut un cadre pour que l’on puisse accepter du hors-cadre… »
Sylvie Robert
Quel calendrier politique, alors, pour la Clause culture, à l’issue du 3 novembre ?
Sylvie Robert – Le texte est officiellement déposé sur le site du Sénat. Après, à l’issue du colloque, certains éléments pourront éventuellement venir le nourrir. Puis, la PPL va devoir passer dans ce qu’on appelle une « niche » des propositions de loi – il y a des niches de groupes politiques ou transpartisanes, et je suis convaincue qu’une PPL comme celle-là peut emmener des personnes de tous les partis. Il va donc falloir en fait défendre l’inscription de cette PPL dans une niche transpartisane. Si ça marche et si elle est inscrite à l’ordre du jour, elle va être débattue, votée, puis elle va devoir passer à l’Assemblée nationale. La configuration du contexte politique actuel me fait dire qu’on n’en est qu’au début. Il y a aujourd’hui plein de PPL qui attendent d’être inscrites à l’ordre du jour du Sénat ou de l’Assemblée. Mais ce qui est important, c’est de sentir qu’un sujet est porté par des acteurs : quand il devient un sujet politique, un sujet qui intéresse, cela peut faciliter son inscription dans des niches transpartisanes. Il faut toujours être optimiste !
Propos recueillis par David Sanson