Extension du territoire de l’artiste

Rédacteur•ice(s) Un entretien croisé avec Julie Desprairies, Stéphane Cordobès et Marion Vian. Propos recueillis par David Sanson pour Arteplan, plateforme ressource animée par le POLAU - pôle arts & urbanisme

Extension du territoire de l’artiste

Les projets artistiques et culturels de territoire seraient-ils le lieu où l’art peut avoir un véritable impact politique et social, une dimension proprement collective et culturelle ? Au diapason des transitions en cours, ils invitent en tout cas les artistes – et les acteurs culturels – à envisager différemment leur métier.

Il en a été question dès le premier dossier publié sur arteplan.org, et l’idée d’en faire un sujet en soi a émergé comme organiquement des échanges de notre comité éditorial : s’intéresser à l’urbanisme culturel, c’est nécessairement engager une réflexion sur la place et le rôle de l’artiste dans le monde d’aujourd’hui. Une réflexion qui s’inscrirait dans le prolongement d’un mouvement initié depuis plusieurs décennies – et notamment depuis que la fin de la modernité nous incite à dépasser la conception romantique d’un Artiste au-dessus de la mêlée. De la « sculpture sociale » de l’Allemand Joseph Beuys au Community Art des années 1960, des arts de la rue aux droits culturels, de l’« esthétique relationnelle » (Nicolas Bouriaud) et de l’« art contextuel » (Paul Ardenne) à l’Arte Útil conceptualisé par la Cubaine Tania Bruguera, des « artistes sans œuvres » chers à Jean-Yves Jouannais aux « œuvres sans artistes »  dont l’hégémonie de l’intelligence artificielle risque de sceller l’avènement : tout – et on ne parle même pas du contexte démocratique et du risque climatique – invite aujourd’hui à chercher dans la relation plutôt que dans la création proprement dite les conditions de ce partage du sensible dans lequel les artistes, n’en déplaise aux IA, se révèlent irremplaçables. 

À cet égard, les projets artistiques et culturels de territoire pourraient bien constituer un laboratoire à ciel ouvert permettant de « remettre l’artiste au cœur de la Cité », ainsi que le souligne Marion Vian dans la discussion qui suit. Parce qu’il concerne notre rapport au monde, nos modes de vie et d’habitation, « les conditions politiques, pratiques, sensibles et symboliques de la vie en commun » (Stéphane Cordobès), l’aménagement du territoire est en effet une entreprise éminemment culturelle. Et parce qu’ils sont mieux que personne capables de mettre en relation et de faire dialoguer des personnes qui, autrement, ne se seraient peut-être jamais rencontrées, les artistes ont un rôle crucial à jouer, a fortiori à l’heure où les positions et les opinions, formatées par les réseaux sociaux, se polarisent de plus en plus, au risque de devenir inconciliables voire irréconciliables. Les projets de territoire ne seraient-ils pas le moyen par excellence de permettre à l’art de faire culture commune ?

Pour échanger autour de ces questions, nous avons réuni Julie Desprairies, Marion Vian et Stéphane Cordobès. La première, chorégraphe, se focalise depuis 25 ans sur des projets situés, des créations – spectacles, mais aussi films, expositions, déambulations, etc – liées à un contexte particulier ; après avoir beaucoup travaillé autour des caractéristiques architecturales ou urbaines des sites, elle mène depuis une quinzaine d’années des projets en milieu rural. La seconde préside aux destinés de Pronomade(s), le seul des 13 CNAREP (Centres nationaux des arts de la rue et de l’espace public) à être situé en territoire rural, dans le Comminges et le Volvestre, au sud du Département de Haute-Garonne : à l’initiative de son fondateur (et co-directeur jusqu’à la fin 2024), Philippe Saunier-Borrell,  Pronomade(s) a mis en place la première saison territoriale des arts de la rue en France et coordonne à l’année nombre de projets artistiques et culturels en résonance avec son territoire. Stéphane Cordobès, enfin, dirige l’Agence d’urbanisme Clermont Massif central, au sein de laquelle il est très attentif à la dimension culturelle de l’aménagement territorial ;  il s’intéresse par ailleurs depuis longtemps aux questions de l’anthropocène et de l’adaptation au changement global.

Faire Bande sera présenté en 2026 par l’association Perspective Nevski à la Canourgue (Lozère), dans le cadre du programme « Prairies nomades », itinérance culturelle en Massif central proposé par l’Agence d’urbanisme de Clermont-Massif Central ©Isabelle Planche

J’aimerais entamer cette discussion en convoquant la notion d’« utilité », qu’on rechigne souvent à associer à l’art. En insistant sur la dimension authentiquement culturelle de l’aménagement du territoire, l’urbanisme culturel invite pourtant à envisager l’art comme un outil de transformation sociale. Julie Desprairies, le terme de « danse appliquée » que vous employez parfois au sujet de votre travail fait-il écho à cette idée d’une « utilité » de l’art ? Vous vous dites également soucieuse de ne pas vous contenter de produire des objets artistiques qui viendraient s’ajouter à une longue liste d’autres objets artistiques…

Julie Desprairies (J. D.) – J’ai toujours défendu l’idée que l’art devait avoir une utilité – et pas simplement une utilité « sociale » –, et mon travail n’a eu de cesse de répondre à ces questions très concrètes : est-ce que ça existe, une danse qui servirait à la fois le collectif, la communauté, les gens, la vie quotidienne ? Comment un projet artistique peut-il contribuer à l’aménagement du territoire, au changement des pratiques ? 

Je pourrais citer par exemple l’action que j’ai mené à partir de 2021 à Eleusis, une ville industrielle située au sud d’Athènes et désignée Capitale européenne de la Culture 2023. J’ai proposé un projet qui rassemble toutes les communautés qui dansent dans la ville : des communautés très actives, pour la plupart issues de l’immigration, qui entretiennent un lien fort avec leur culture, leurs danses et leurs chants. Il s’agissait d’utiliser 2 kilomètres d’une voie ferrée désaffectée qui traverse la ville d’est en ouest et de faire une sorte de grand travelling sur toutes ces danses, ces chants et ces musiques. L’idée était à la fois de rassembler dans une grande fresque toutes ces communautés qui n’ont pas de lien entre elles, de contribuer à fertiliser ce talus que les riverains utilisent comme jardin et de rendre cette voie ferrée praticable pour circuler à travers la ville. Nous avons fait livrer plusieurs tonnes de terre pour amender le ballast, une horticultrice expliquait au public l’intérêt des plantes qui poussent spontanément à cet endroit… Il s’agissait de rendre le ballast fertile au sens propre comme au sens figuré : fertile pour planter, pour se promener, pour engager un nouvel usage… À chaque projet, je m’efforce de comprendre les enjeux des invitations qui me sont faites – pour les gens et pour les lieux qui m’invitent – et de faire en sorte que notre présence artistique permette d’imaginer de nouvelles pratiques ou de réactiver des usages passés. De manière à ce que dans la proposition artistique que je vais faire par rapport aux espaces, il y ait une logique plus large que celle de mon seul vocabulaire d’artiste. Parce qu’en fait, mon vocabulaire d’artiste, c’est ça : me mettre au service des lieux et des gens.

Julie Desprairies, Compagnie des prairies, Un autre mystère, Eleusis, Grèce, 2021. © Pantelis Ladas

Marion Vian (M. V.) – Il me semble important de rappeler que tous les artistes ne se retrouveront pas dans ce type de création très spécifique, contextuelle, relationnelle, en prise avec les enjeux sensibles d’un territoire. Certains artistes ont envie de faire ce type de projets, d’autres non, et il faut faire attention – mais je pense que nous sommes tous d’accord – à ne pas réduire la création artistique à ça. Notre responsabilité première est et doit rester le soutien à la création, y compris lorsqu’elle est – et ce n’est pas péjoratif – complètement « hors sol » : je veux parler de ces créations qui sont destinées à tourner. 

J. D. – Je te rejoins complètement. Il ne s’agit pas de dire que ces pratiques de territoire vont venir remplacer les objets scéniques conçus pour les plateaux ; les unes et les autres sont complémentaires ! Si je suis devenue chorégraphe, c’est parce que j’ai vu des pièces en salle qui ont été des chocs esthétiques.

Marion Vian, vous qui veillez constamment à relier les artistes au territoire sur lequel ils œuvrent, que vous inspire cette notion d’utilité ? Quel rôle les artistes jouent-ils dans le projet culturel de Pronomade(s) ?

M. V. – La nécessité de travailler la question sociale vient aussi de l’endroit où on travaille et des gens avec lesquels on travaille. À l’échelle de son territoire, une structure culturelle comme Pronomade(s) a vraiment une responsabilité en termes de fabrique de lien social. Elle se doit aussi de prêter une attention particulière aux gens qui sont socialement en marge. Parce qu’on est dans un territoire très rural, où existe un vrai sentiment de relégation sociale – et ce n’est pas qu’un sentiment, c’est une réalité – qui se traduit, comme partout, dans les urnes, et en même temps une paupérisation réelle. La notion de responsabilité  sociale est vraiment au cœur de notre projet, et depuis 2020, elle est même inscrite dans notre convention pluriannuelle d’objectifs (CPO).

Je pourrais citer en exemple le projet « Jouer à domicile », qu’on a initié en 2022 avec le collectif BIM dans un quartier de Saint-Gaudens situé à la lisière du centre-ville, où l’on trouve à la fois un CADA (Centre d’accueil pour demandeurs d’asile), un foyer d’hébergement pour personnes en situation de handicap et un lycée professionnel. Avec le service culturel de la ville, on a invité les artistes du collectif BIM à vivre dans ce quartier, à l’activer pendant un an. Au fil du temps, ils ont donné des rendez-vous réguliers aux voisins, notamment autour d’une petite place anonyme située à la croisée de deux rues. Lorsqu’ils séjournaient à Saint-Gaudens, tous les soirs à 17h, pendant un quart d’heure, ils mettaient de la musique et tout le monde pouvait venir danser. Ces rendez-vous ont rassemblé de plus en plus de personnes, une sorte d’émulation s’est créée, à tel point que les artistes ont fini par proposer aux habitants de baptiser cette place, qui est ainsi devenue la Place des Gens qui dansent, et après adoption en conseil municipal elle a été  officiellement inaugurée par le Maire. Depuis, à chaque fin d’année scolaire, on célèbre la Place des gens qui dansent, et on accompagne les habitants dans leur réflexion sur leur manière de faire vivre la place.

J’ajoute que si Pronomade(s) est acteur du champ artistique et culturel, il y a plein d’autres structures – qu’elles appartiennent aux champs du social, de l’éducation, de l’Économie sociale et solidaire, de l’environnement, de l’urbanisme, etc – qui, en œuvrant ensemble à l’échelle d’un territoire, définissent un projet culturel. Entre 2017 et 2022, on a initié puis participé activement au Laboratoire des droits culturels en pays Comminges-Pyrénées, accompagnés par Éric Fourreau, des Éditions de l’Attribut, afin d’écrire une charte respectant les droits culturels des personnes. Le processus d’écriture de cette charte, qui a finalement été signée par l’ensemble des élus du territoire, a rassemblé un panel très large d’acteurs – des profs, des foyers ruraux, des MJC, des structures sociales, la Maison départementale des solidarités, les EPCI, etc – qui, au fur et à mesure de cette réflexion et de cette écriture, se sont définis comme des acteurs culturels. Pour moi, c’est justement un des intérêts de ces projets que de créer des liens entre nous, pour activer un territoire de manière un peu différente.

Le projet Place des gens qui dansent, initié par le Collectif BIM en 2022 à Saint-Gaudens avec Pronomade(s). © François Serveau

Stéphane Cordobes (S. C.) – En matière d’urbanisme, il est vrai que les aménageurs n’ont pas vraiment l’habitude de travailler avec les acteurs culturels, je m’en aperçois tous les jours. Les uns sont focalisés sur l’ingénierie et ne voient pas l’intérêt de prendre en compte la dimension sensible. Les autres estiment que l’art relève de l’exception et qu’ils ne sont pas là pour jouer un rôle « utilitaire ». De manière générale, je trouve dommage qu’il n’y ait pas de sensibilisation aux pratiques culturelles et esthétiques en fac de géographie ou en école d’urbanisme, ni de formation en géographie ou en aménagement dans les écoles d’art. Produire des spécialistes avec une expertise donnée sur un champ donné, qui n’ont pas été préparés à nouer un dialogue et à mettre leur expertise au service d’un projet plus général d’habitation, me semble problématique : je crois qu’on atteint les limites d’un modèle.

Car aujourd’hui, la dimension culturelle – les questions des sensibilités, des attachements, des représentations, des imaginaires, des récits, etc. – est devenue essentielle dans notre capacité à produire des projets de transformation territoriale avec les acteurs locaux : il n’est plus possible d’en faire abstraction ! Que l’on soit une agence d’urbanisme ou un acteur culturel, l’objectif est d’améliorer la manière dont un collectif va habiter son territoire. Les directions Culture des collectivités ont ainsi un rôle à jouer dans les politiques de transition en général et dans les politiques d’adaptation urbanistique à la nouvelle donne planétaire en particulier.

« Aujourd’hui, la dimension culturelle – les questions des sensibilités, des attachements, des représentations, des imaginaires, des récits, etc. – est devenue essentielle dans notre capacité à produire des projets de transformation territoriale avec les acteurs locaux. »

Stéphane Cordobes

D’autant plus qu’aujourd’hui, en matière d’urbanisme et d’aménagement, sur des sujets comme la sobriété foncière, la pollution de l’air ou la transformation des mobilités, on assiste à des controverses et des conflits qui deviennent de plus en plus lourds et difficiles à gérer, au risque du blocage. Et qu’en milieu rural, les discussions sur ces enjeux de transition sont encore plus difficiles. Il y a des postures très dures qu’on a du mal à dépasser. (Cela me semble d’ailleurs d’autant plus paradoxal que dans ces territoires, largement plus qu’en ville, les acteurs se trouvent déjà confrontés, y compris dans leur sensibilité, dans leur intimité, aux transformations à l’œuvre.) Or, ce que je constate, c’est qu’à partir du moment où on arrive à amener ces personnes aux opinions très diverses sur le terrain du sensible, de la représentation, des attachements, elles peuvent parvenir à s’écouter et se retrouver sur un certain nombre de constats. Le passage par la dimension sensible et par la médiation artistique permet de dépasser des clivages extrêmement forts.

M.V. – Je rejoins complètement ce que dit Stéphane. Nous défendons certes avec conviction la saison de Pronomade(s), parce ça reste opérant de faire de la diffusion au plus près des habitants, dans de tout petits villages, mais je crains que les spectateurs qui viennent à nos rendez-vous soient d’une sensibilité politique assez proche (sourire) : ce sont des personnes qui ont les codes, qui se mobilisent et se sentent légitimes pour venir. Avec les projets artistiques et culturels de territoire, l’adresse est beaucoup plus large. Même si la dimension sensible ne fera pas disparaître tous les clivages – et tant mieux si on n’est pas tous d’accord tout de suite –, ces projets nous permettent d’entrer en relation et en discussion avec des personnes qui ne nous ressemblent pas.

« Même si la dimension sensible ne fera pas disparaître tous les clivages, ces projets nous permettent d’entrer en relation et en discussion avec des personnes qui ne nous ressemblent pas. (…) Les artistes sont les seuls capables de nous faire faire ce pas de côté. »

Marion Vian

Je pense à un projet comme L’Épicerie-radio mobile, dans lequel des élèves du Centre de Formation des Apprentis agricole de Saint-Gaudens et leurs maîtres d’apprentissage ont créé avec les artistes de La Grosse Situation une épicerie-radio qui a ensuite fait le tour des marchés du Comminges pour faire entendre la voix des agriculteurs du territoire – dont certains portaient une parole qui n’était pas du tout celle que politiquement, j’aurais spontanément envie de défendre. Pour moi, les artistes – je veux parler de la création artistique, de la dimension sensible – sont les seuls capables de nous faire faire ce pas de côté. Et c’est ça qui me passionne.

La première tournée sur les marchés de L’Épicerie-radio mobile,  proposé par La Grosse Situation et les apprentis du CFA agricole de Saint-Gaudens, en décembre 2019, au Salon Régal à Toulouse. © Jean-Claude Vollmar

« Mon vocabulaire d’artiste, c’est ça : me mettre au service des lieux et des gens. »

Julie Desprairies

J. D. – La question, c’est vraiment la dimension des imaginaires, à tous les niveaux. Quand nous arrivons dans une collectivité avec notre projet artistique, on se contente d’abord d’ouvrir les portes. De faire en sorte que tous ces gens qui, comme le soulignait Stéphane, ne se sont jamais parlé – les directions de la culture, des affaires sociales, de l’urbanisme, des espaces verts, etc – se rencontrent enfin.

En 2024, à l’issue des ateliers organisés dans le cadre des Assises nationales de la mise en scène auxquelles je participais, a émergé la proposition d’associer des artistes à chaque collectivité territoriale. Je trouve cette idée hyper intéressante. Si chaque village, chaque département, chaque communauté de communes pouvait allouer un budget à un(e) artiste associé(e), non seulement ça règlerait la question de l’emploi artistique, mais ça montrerait aussi que l’artiste a vraiment des choses à faire dans le quotidien des habitants et dans la Cité. 

M.V. – C’est vrai que c’est une idée géniale. Mais déjà, il faudrait que nous, acteurs culturels, prenions soin d’associer en permanence des artistes à notre réflexion et à nos manières de faire. C’est ce que Pronomade(s) a toujours  essayé de faire et dans le projet que nous avons écrit pour les années 2025-28, nous avons trois équipes artistiques complices, que nous avons chacune dédiée à un territoire d’action particulier. Jean-Michel Caillebotte est par exemple associé pendant 4 ans, avec sa compagnie Star-Pïlot, au campus agricole de Saint-Gaudens : c’est un petit « territoire », mais il regroupe à la fois des lycéens, des apprentis et toute une communauté éducative formée des profs, mais aussi des agents territoriaux qui sont à l’entretien, à l’administration, à la cantine, etc. L’objectif est de faire travailler pendant 4 ans l’ensemble de cette communauté éducative sur la conception et la production d’une collection d’œuvres vivantes dans l’espace public. Et de voir si la présence au long cours d’un artiste dans une institution permet de faire bouger les lignes. Le temps – celui de la rencontre, de l’acceptation – est crucial dans ces projets-là, et cela implique évidemment des moyens. 

S. C. – C’est d’ailleurs pourquoi il est parfois difficile de faire exister ces propositions dans un monde qui court après les ressources et le temps, et qui tente de tout optimiser de manière souvent très technique. Au-delà d’une intervention ponctuelle, aussi longue soit-elle, on pourrait même considérer qu’il s’agit d’un processus itératif et continu de construction territoriale qui pourrait être performatif. Car ce sont des transformations en profondeur, et travailler la profondeur nécessite du temps.

Jean-Michel Caillebotte, Nids, installation vivante et sonore proposée en 2022 à Figeac avec l’association Derrière le Hublot. © D.R.

Il est vrai que beaucoup de changements restent à opérer au plan institutionnel. Aux yeux du ministère de la Culture, par exemple, pour qui la culture s’est durant longtemps résumée à la création artistique, on a l’impression qu’il subsiste aujourd’hui une typologie d’artistes très normative. Julie, avez-vous l’impression d’avoir pu facilement faire comprendre le projet artistique de votre compagnie ? Que faudrait-il changer selon vous pour que ces pratiques soient davantage reconnues, pour que les projets puissent se consolider dans le temps long sans obliger les artistes ou les structures culturelles à jongler avec les dispositifs et les guichets ?

J. D. – Pendant très longtemps j’ai été l’outsider, mais j’aime bien cette place assez marginale. Et comme les cahiers des charges ont petit à petit évolué vers une plus grande prise en considération de ces pratiques, j’ai eu l’impression que le monde se transformait en ma faveur : ça m’a beaucoup amusé de voir évoluer non seulement les tutelles, mais aussi les gens qui nous accueillent (sourire)… Aujourd’hui, le travail de la compagnie est cité en exemple, notamment dans la manière de monter les budgets de mes projets, qui associent depuis toujours différentes échelles, différents partenaires qui ont peu l’habitude de collaborer, des petites structures de territoire, des grands festivals, des collectivités…

Je trouve enrichissant pour l’artiste d’aller toquer à plusieurs portes pour construire son projet. Aller raconter et défendre ma création dans un conseil communautaire, trouver les mots pour expliquer à une directrice ou un directeur d’un gros festival en quoi il est important que le spectacle soit aussi co-programmé dans un petit festival de terrain, je considère que ça fait aussi partie de mon travail. C’est une forme d’acculturation réciproque. Il me semble important pour les artistes d’avoir cette capacité à dialoguer avec des interlocuteurs très différents et je trouve positif que les architectures de production reflètent l’architecture même du projet artistique. 

J’ajoute – et c’est quelque chose que je dis souvent aux jeunes artistes que je rencontre – que même moi qui venais d’un milieu sensible à l’art, il m’a fallu apprendre à parler la langue de mon milieu. Je ne savais pas comment on s’exprimait, comment on écrivait dans le milieu culturel. Et j’aime continuer à apprendre à parler à différentes sortes d’instances, pas forcément familières de la façon dont nous, les artistes, nous nous exprimons. Il m’a fallu du temps pour arriver, aujourd’hui, à convaincre les agents forestiers de l’Office national des forêts des Ardennes de danser dans un spectacle. Et les retours que j’ai reçus étaient assez bouleversants…

M.V. – Le regard que les institutions ou les partenaires portent sur ce type de projets a changé mais il y a encore du chemin à faire. Même si le rapport au territoire, l’ancrage, font aujourd’hui partie du cahier des charges des lieux labellisés, il y a certainement encore une marge de progression dans la manière dont certains mettent cela en pratique. Les partenaires commencent à reconnaître et pérenniser le travail d’équipes artistiques qui ne produisent pas forcément des « spectacles » ou qui ne font pas forcément des tournées. Mais il y a encore assez peu de compagnies conventionnées par le ministère de la Culture qui défendent exclusivement, comme le fait Julie, des projets de créations situées, « in vivo ». Mais bon, ça bouge quand même : l’Onda (Office national de diffusion artistique, Ndlr) par exemple a commencé à faire évoluer ces dispositifs d’accompagnement, pour les ouvrir aux projets de territoire.

J.D. – Il est d’ailleurs symptomatique qu’après être restée des années hors des radars de l’Onda – et pour cause, puisque mes pièces ne tournent pas –, je sois aujourd’hui régulièrement invitée à témoigner, comme exemple d’une autre manière d’envisager la diffusion : je ne diffuse pas mes pièces, certes, mais je diffuse l’art. Je m’installe longtemps sur les territoires avec des projets qui concernent parfois des dizaines, voire des centaines de personnes, parfois très éloignées des pratiques contemporaines de l’art.

Julie Desprairies, Compagnie des prairies La Chevêche, Forêt de Froidmont, Ardennes, 2022. © Alain Julien

M.V. – Je constate aussi qu’il y a eu comme un phénomène de mode – avec parfois des effets pervers : alors qu’il y a 15 ans, on recevait très peu de projets dits « participatifs », rares sont aujourd’hui les équipes artistiques qui ne nous interpellent pas sur cette question-là a priori. Or, je pense qu’il faut faire attention : c’est quelque chose d’extrêmement important mais ça n’est pas pour autant un mode opératoire qui doit s’appliquer à tout. J’ai l’impression que maintenant, tous les artistes veulent « cocher la case » avec des projets souvent insuffisants, où la participation est instrumentalisée mais pas véritablement ascendante. La dimension relationnelle est essentielle à mes yeux et il est évidemment important de former les artistes sur ces projets « de territoire », mais il est surtout essentiel, encore une fois, que seuls les artistes qui ressentent la nécessité de le faire, le fassent.

S.C. – Récemment, lors d’une intervention sur la question de l’urbanisme culturel, dans le cadre du programme de recherche POPSU (Plateforme d’observation des projets et stratégies urbaines, Ndlr), nous avons été quelques-uns à mettre en question certaines pratiques qu’on faisait rentrer dans cette catégorie : que ce soit, du côté des financeurs, des manières d’habiller de pures opérations de mécénat ou, du côté des artistes, une opportunité de faire financer des projets qui n’auraient peut-être pas pu l’être autrement. C’est certes un discours difficile à tenir quand, par ailleurs, plein d’acteurs culturels sont en grande difficulté financière et se posent des questions sur leur existence même ; et on peut difficilement en vouloir aux artistes aujourd’hui, au vu des tensions budgétaires, d’adapter leurs dispositifs et leurs propositions pour tenter de continuer à exister. Mais il ne s’agit pas pour autant de faire du participatif à tout prix ni d’habiller d’utilité sociale et écologique des pratiques qui en ont peu sinon on perd tout sens. D’ailleurs, pour qu’une expérience esthétique à forte dimension relationnelle ou participative soit réussie, encore faut-il qu’elle s’inscrive dans une situation et une logique qui trouvent une cohérence d’ensemble. Sinon cela ne fonctionne pas et personne n’est dupe du détournement opportuniste effectué.

J.D. – Au plan des institutions, j’ajouterai qu’il y a une grande ambivalence. Sur le papier, les projets de terrain qui associent une MJC et un festival reconnu sont aujourd’hui très valorisés. Mais faire venir dans les lieux labellisés les personnes qui fréquentent les MJC, travailler avec elles, les accepter vraiment, faire que leur culture existe dans ces lieux culturels, ça reste encore difficile. Ce n’est pas parce que le discours a évolué que le changement se traduit dans les actes. Nous, artistes, décideurs culturels, journalistes, restons très préoccupés par ce qui nous distingue. Si je travaille en MJC, ai-je moins de valeur que si je joue à la Biennale de la danse ? Tant qu’une tournée de Taïwan au Canada sera plus valorisée qu’une création située dans un village ardéchois, les choses ne changeront pas. Cela renvoie à des questions qui sont très rarement posées : la « distinction », ce qui apporte de la visibilité, le rapport à la notoriété…

Vous voulez dire que c’est une question d’attitude plus globale ?

J.D. – Oui. Ce n’est pas parce qu’on fait un spectacle qui parle des déchets, de l’océan ou de la biodiversité que l’on va faire changer le regard qu’on porte sur ces questions, et surtout que l’on a soi-même des pratiques vertueuses. La thématique importe moins que la manière dont on se positionne, y compris dans sa relation au monde, aux personnes, etc. Dans la manière dont je travaille au quotidien avec les gens, dont les personnes de ma compagnie s’adressent aux personnes qu’on rencontre, dans le fait d’être attentive à l’impact écologique, aux saisons et aux sites où nous intervenons, aux questions du réemploi et du recyclage, j’essaie d’œuvrer à la transformation de nos pratiques.

On voit émerger de nouvelles façons d’envisager le fait même d’être artiste, et c’est assez réjouissant. Je pense par exemple au collectif Le Double des Clefs, installé dans la Vallée de la Roya, au nord de Nice, qui regroupe des artistes issus du théâtre, des arts documentaires et de la musique avec de jeunes danseuses et danseurs sortis du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris. Un collectif qui se présente comme une « association d’éducation populaire et d’arts vivant », qui organise aussi bien le ramassage des châtaignes en hiver qu’une radio de proximité, des résidences d’artistes ou des ateliers de pratique chorégraphique ou d’éducation aux médias… Au lieu de chercher à se faire un réseau dans les grandes capitales, quand ils ne dansent pas pour d’autres compagnies, ces artistes vont construire leurs modes d’habitation et de subsistance dans une vallée isolée. Ça dit aussi quelque chose de notre époque.

« On voit émerger de nouvelles façons d’envisager le fait même d’être artiste, et c’est assez réjouissant. »

Julie Desprairies

Les rencontres Récréations organisées par la compagnie-assoction Le Double des Clefs chaque été dans les montagnes de La Roya, rassemblant « des personnes qui se sentent impliquées dans le milieu de la création artistique et cherchent des alternatives aux modes d’organisation et de production actuels de l’art et de la culture ». © D.R.

Récemment, j’ai assisté à la Biennale Nature & Paysage à Blois et j’ai été très inspirée par l’intervention de Simon Teyssou, un architecte et urbaniste qui a été lauréat du Grand Prix de l’urbanisme en 2023 et qui a fondé son agence dans un petit village du Cantal. Il n’est peut-être pas très représentatif de sa profession, mais c’est un exemple tellement génial, une manière vraiment très intelligente et très belle de travailler à une micro-échelle.

S.C. – Au fond, à travers les pratiques dont nous parlons aujourd’hui, il est question de politique au sens fort du terme : expérimenter, avec l’apport des artistes, des modes de cohabitation qui vont permettre de faire bouger les lignes, de transformer les représentations, de faire se rencontrer des personnes différentes, qui ne se seraient peut-être pas côtoyées autrement, des dispositifs qui permettent de produire de l’expérience commune. C’est l’une des grande force de ces projets qui se construisent au niveau local, de manière située : grâce à la sensibilité, on est capable de mettre sur la même scène artistico-politique des personnes qui n’imaginaient pas pouvoir échanger entre elles tant les différences deviennent clivantes, encore moins partager une émotion commune quasi instituante d’un collectif. Si l’expérience artistico-politique est bien menée, on ne convoque pas le seul « individu esthéticus » consommateur d’art et de divertissement. C’est l’ensemble des participants, en tant que co-habitants du monde, qui sortira transformé de cette expérience commune, dans leur rapport au monde justement, au territoire, au collectif et au milieu. On aura renforcé le potentiel à faire communauté en situation.

M.V. – Il est évident que tout ce qu’on fait est politique. Un projet culturel de territoire est un projet politique au sens noble du terme. Peut-être que le secteur culturel, en restant enfermé dans des lieux dédiés, a-t-il fini par oublier que la culture était politique. Remettre l’artiste au centre de la Cité, le rendre visible plutôt que de le cantonner derrière des murs, c’est déjà un acte politique très fort. Les arts de la rue posent d’emblée la question de la place de l’artiste dans la société, ils le rendent visible. Et puis, c’est aussi extrêmement structurant d’un point de vue méthodologique. Dans la mesure où l’on n’a pas de lieu fixe, où l’on n’a pas la maîtrise des espaces, on travaille toujours à vue et « avec ». La moindre proposition artistique nous oblige – et pour moi, cette contrainte est extrêmement constructive – à travailler avec des élus, des techniciens des collectivités locales, mais aussi avec les propriétaires des lieux, les riverains, les voisins, les structures du territoire, etc. En cela, j’ai toujours su que le projet de Pronomade(s) était un projet politique. Et c’est ce qui m’anime en premier lieu.

« Remettre l’artiste au centre de la Cité, le rendre visible plutôt que de le cantonner derrière des murs, c’est déjà un acte politique très fort. »

Marion Vian

Résidence de Bouillon Cube, Grand Pic Saint-Loup, dans le cadre de l’événement Les chemins du vivant
porté par M28 – Terres de culture. © Marc Ginot

Comité d'édition Albane Danflous, Alexia Ros, Amandine Le Corre, Charles Altorffer, Emanuelle Gangloff, Fanny Broyelle, Maud Le Floc'h

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