La Cavalcade de Villerupt

Interprétation artistique d'une tradition urbaine

Thème : Projet

Mode d’actions

  • Faire la ville avant la ville
  • Fédérer les acteurs
  • Lire le territoire
  • Ouvrir de nouveaux espaces de parole
  • Susciter des méthodes alternatives d’urbanisme
  • Transformer / Requalifier

La Cavalcade 2016 est une création artistique imaginée par la Compagnie des Ô, commandée par la MJC et différentes associations à Villerupt, commune de 9500 habitants en Meurthe-et-Moselle. Mise en scène par Nicolas Turon, elle fait ressurgir une ancienne tradition populaire : un défilé qui relie la partie Nord à la partie Sud de la ville. Dix mois en amont de l’événement, la création s’enclenche par la présence, pendant une dizaine de jours, du plasticien, performeur et comédien Fabrice Poulain. Jouant un archéologue fantasque, il met en scène la découverte, aux alentours du Jardin de l’ancien Maître des Forges, d’une vertèbre de dragon qui inspire le thème et la forme de la Cavalcade 2016. À partir de cette fiction, la Compagnie des Ô bâtit une légende sur le passé de Villerupt. Elle relate l’aventure de cinq tribus unies pour combattre un dragon, allégorie de l’usine sidérurgique de Micheville démantelée à la fin des années 1980. Durant l’année, cinq écoles maternelles et primaires, en lien avec des collégiens, ont imaginé l’histoire de leur tribu, chacune porteuse d’un nom, de costumes et représentée par un char pour tourmenter le dragon. Ce sont finalement près de mille personnes qui composent le cortège le 26 juin 2016. Le défilé est accompagné par cinq compagnies et sept artistes dont les interventions rythment les festivités. Parmi eux, la Compagnie Titanos installe un manège chimérique sur une des places de la ville, la Compagnie Okidok propose un duo performatif de clown et le Cirque Inextremiste compose un balai aérien où des acrobates évoluent autour d’une montgolfière.

Manège Titanos, 2016 
© Clément Martin.

Focus

Le Manège Titanos

La compagnie Titanos, formée en 2013 avec l’aspiration de revisiter les attractions foraines dans des dimensions plastiques et théâtrales, conçoit le Manège Titanos en 2014. Ce carrousel, constitué d’un attelage de dix créatures chimériques, invite sur fond d’orgue électronique les petits et les grands à monter sur la scène et devenir « acteurs-spectateurs-joueurs ». Les comédiens de la compagnie sont présents pour aiguiller la performance. Le Manège Titanos décale les codes du carrousel traditionnel, incontournable des places de bourgs durant les vacances estivales. Conçu à partir de matériaux de récupération, les pièces de métal s’animent et évoquent directement le passé sidérurgique de la région. Ce manège est une création plastique animée qui tisse des liens entre le territoire d’aujourd’hui et les anciennes activités industrielles qui l’ont façonné.

Pourquoi on en parle ?

La Cavalcade 2016 a proposé une fiction artistique pour les rues de Villerupt, commune de moins de dix mille habitants longtemps animée par l’industrie sidérurgique. Dans cette région qui aspire à valoriser et animer son patrimoine industriel et social, la Cavalcade est une expérience artistique ébauchée à partir de l’histoire (souvent conflictuelle) de la ville, investissant les habitants dans la conception de son scénario. L’art catalyse les imaginaires et représentations d’un territoire, ses trajectoires vertueuses ou délicates, les place sur scène et organise la grande catharsis universelle qui joue et déjoue en même temps les nostalgies, les espoirs déçus et l’avenir qui s’annonce.
C’est une interprétation du patrimoine industriel vivant au cœur des habitants et de leurs habitudes urbaines. Cela diffère ainsi des grands projets plastiques post-industriels qui, à travers une esthétisation des paysages ou des bâtis industriels, semblent parfois plutôt figer la fin de quelque chose que révéler un futur possible.
La ville de Villerupt est au cœur d’une Opération d’Intérêt National sur le territoire de l’Établissement Public d’Aménagement Alzette Belval. Par sa Cavalcade 2016, une forme « carnavalesque » plus ancienne et certainement plus pérenne (tant qu’il existera des passions, il y aura du carnaval) que tout projet d’aménagement, elle offre un contrepoint, une autre manière de considérer la fabrique des territoires. On s’interroge alors volontiers sur les possibles convergences entre les deux dynamiques. Quelles conditions pour un accompagnement à plus long terme du projet d’aménagement par les dynamiques artistiques et vivantes du territoire ? Comment faire vivre la « reconquête d’un cadre de vie de qualité » que prône les aménageurs de l’État sans la capacité à faire cohésion concrète entre les passions d’hier et celles d’aujourd’hui ? En arrière-plan : quelle place pour les ressentiments existants, les appartenances patrimoniales, les luttes sociales, les stigmates de l’abandon, dans ce que pourra être un « cadre de vie de qualité » que des urbanistes-experts-étrangers promettent de reconquérir ?