Fanny Herbert – S’embarquer dans des aventures collectives
11 juin 2025
Propos reccueillis par : David Sanson
Des projets au long cours tels que le Labo urbain, le Labo rural ou Vieillir vivant ont-ils été des commandes, ou bien plutôt des projets que l’association Carton Plein a initiés spontanément, en essayant ensuite de trouver les moyens de les financer ?
À chaque fois, c’est de l’auto-commande. On choisit un sujet, on choisit de s’implanter à un endroit, et on utilise la technique du pied dans la porte. Notre principe d’action, c’est de poser des sujets sur la place publique. On travaille sur du temps long autour de ces questions communes. On vient ensuite rechercher des cadres et agglomérer des opportunités : des projets de territoire, des commandes, des actions d’éducation artistique et culturelle (EAC), de la formation… Après, on a eu de vrais coups de pouce. Pour le Labo urbain, l’Etablissement public d’aménagement de Saint-Étienne (EPASE) nous a vraiment aidés à impulser le projet en nous missionnant pour accompagner la programmation d’un espace public expérimental de 2000m2 – même si c’est devenu un projet très pluri-partenarial, et qu’au final, leur financement a été minoritaire par rapport à tout ce qu’on a réussi à aller chercher à côté.
Quand ensuite on s’est installés dans le Puy-de-Dôme et qu’on a monté le Labo rural, on avait donc déjà un petit soutien du côté de la DRAC et de la Région Auvergne-Rhône Alpes. Et puis on a eu la chance d’obtenir dès la première année le mécénat de la Caisse des dépôts (30 000 € par an sur 3 ans). Tout ça nous a permis de nous lancer. Pour Vieillir Vivant !, qui est une projet beaucoup plus collaboratif, mené avec des complices sur plusieurs régions beaucoup de projets s’appuyaient sur des fonds d’éducation artistique et culturelle, soit de dispositifs comme « Culture et santé », soit de départements comme la Seine Saint-Denis… Mais c’est aussi la réponse à un appel à projet de la CNSA qui nous a lancé autour d’une étude sur comment « tirer les enseignements de la crise Covid ». Donc à chaque fois, c’est nous qui montons nos projets, mais souvent, en lançant la dynamique, on nous identifie et on vient nous chercher pour des commandes. Nous répondons peu à des appels à projets.
Tu es sociologue de formation. À quel endroit situerais-tu ce que tu produis avec Carton Plein ? Comment évaluez vous ce que vous produisez ?
Ce que j’aime, c’est pouvoir faire le lien entre évaluation et recherche-action, de placer l’évaluation dans une démarche de « co-recherche ». L’enquête collective permet de faire émerger de la connaissance en commun, et donc de se mettre en mouvement, voire de valider des hypothèses.
Il est évidemment essentiel de faire un bilan du projet, de la manière dont il s’est passé, en utilisant toutes les petites astuces qui permettent de prendre en note ce qui s’est passé (enregistrement audio, vidéo, cartographie des impacts et liens tissés). Bien sûr les méthodes des sciences humaines, qui hybrident avec les compétences de l’équipe pluridisciplinaire permettent de prendre du recul, de chercher des matériaux.
Mais dans nos projets, le plus intéressant est de mesurer les impacts et les transformations sur le temps long et en dézoomant. Nous travaillons sur des projets au long cours, qui se terminent toujours par des temps de restitution événementiels mais qui se poursuivent toujours, souvent sans nous. Pour chacun de nos projets, on pense des projets d’édition, d’exposition, de temps forts, qui permettent un retour sur expérience partagé. On a un rapport au temps qui peut vite s’étendre, et beaucoup de choses que nous faisons finissent par en créer d’autres qui ne deviennent visibles à plus long terme. Comment alors mesurer les impacts ?
Pour nous l’évaluation doit être quelque chose de contributif et d’ouvert. Nous sommes très attentifs à créer ce qu’on appelle des « outils analytiques communicants ». Quand on met en forme des données, on veille à ce que ce soit toujours un appel à la continuité et au rebond : on ne fige pas, ce qui est un peu le contraire d’un « livrable »… Au delà du projet lui même on tisse des synergies et on lance des dynamiques. Mes résidences avec la 27e Région m’ont appris à travailler aussi la dimension politique : plutôt que de parler à des élus en leur restituant le travail d’enquête qu’on a mené avec les habitants, il est beaucoup plus efficace de les embarquer avec nous. Récemment encore, à l’issue d’une résidence avec Loire Forez Agglomération, les élus nous disaient qu’on les avait beaucoup déplacés, emmenés vers d’autres manières de penser, mais aussi en leur faisant découvrir d’autres manières d’agir sur d’autres territoires. Et ça, pouvoir créer du déplacement et du partage, on aime bien. Il y a vraiment quelque chose de politique, de l’ordre de la redistribution des savoirs et des pouvoirs : être en capacité de se mettre à niveau et de discuter les uns avec les autres à partir de choses très concrètes et à l’échelle 1. En tout cas sur tous les projets il nous semble important de faire bouger tous les cadres, parfois la déformation des techniciens, des élus, mais aussi des habitants agit sur bien d’autres sujets.
Que deviennent ces connaissance et ces contenus ?
Ces connaissances donnent lieu à des livres, des podcasts, des films, des expositions… Sur Saint-Étienne, par exemple, où nous sommes restés de 2010 à 2018, on a publié un gros bouquin sur le projet de la Cartonnerie (qui a donné son nom au collectif Carton Plein, Ndlr.). À l’échelle d’un quartier, on venait de passer sept ans à interroger les cadres de la fabrique de la ville, la question de l’urbanisme participatif et de mettre à l’épreuve l’espace public. On était adossé au Master Espace public et on avait donc un lien avec les 3 universités – école d’architecture, école d’art, faculté de sociologie – mais aussi avec la Cité du Design, et les aménageurs (via l’EPASE). On s’est demandé comment inscrire des dynamiques artistiques et culturelles à l’intérieur des projets urbains et ainsi accompagner la transformation des territoires. Sur toutes ces questions, ça a été un laboratoire passionnant. Pour le livre, on a pris un an et demi, aidés par le Plan Urbanisme Construction Architecture (PUCA), pour retourner voir tous les interlocuteurs du projet, mener des entretiens, organiser nous-mêmes des ateliers de réflexion en équipe. On est une équipe très pluridisciplinaire et on aime vraiment ce côté recherche-action, on aime l’idée de la recherche de plein vent comme dirait Pascal Nicolas Le Strat. L’idée, c’est vraiment que tous les protagonistes, qu’ils viennent des arts, de l’architecture ou du design, de même que tous les complices embarqués dans le projet –des voisins à la petite bibliothèque du quartier – contribuent à cette production de connaissances. Celle-ci passe donc par de nombreux temps d’échange entre nous pour essayer de construire des outils d’accompagnement et de réfléchir à nos techniques d’intervention. Et le livre, La Cartonnerie – Expérimenter l’espace public, documentant tout cette période à la fois en ouvrant le capot – combien ça coûte ? quelles esthétiques ? qui a participé ? qu’est-ce que ça pu poser comme conflit ? qu’est ce qu’on laisse ? – et incorporant des récits très personnels. Ce livre a beaucoup circulé, notamment dans les écoles d’architecture.
Parmi les multiples projets du Labo rural, on a notamment passé près de 5 années à travailler sur les bâtiments abandonnés du Massif Central (colonies de vacances, hôtels-restaurants, aériums…). Nous avons travaillé spécifiquement dans une commune, à Job, où Alissone Perdrix, membre de l’équipe, a réalisé un film, Job les grands espaces, où nous avons organisé des workshops, proposés des temps forts et des éditions. Pour augmenter ce travail, nous avons créé en 2023-24 l’exposition La Grande Échelle, qui documente l’histoire de ces grands lieux d’accueils social aujourd’hui délaissés. Aujourd’hui cette exposition est proposée par le Parc naturel Régional Livrais Forez, partenaire du projet, en itinérance et est devenu un outil d’urbanisme pour réintervenir sur les communes possédant de grands bâtiments vacants et réfléchir à leur devenir. Autour de l’exposition, on a embarqué plein d’autres collectifs d’artistes, d’urbanistes et designers qui interviennent aussi en accompagnement de ces communes. Et parallèlement à cela, le PNR nous associe à la création d’un cahier pédagogique sur la manière de travailler sur la vacance en milieu rural. Il y a donc vraiment une production de connaissances, qui passe par de nombreux temps d’échange entre nous pour essayer de construire des outils d’accompagnement et de réfléchir à nos techniques d’intervention.
Par ailleurs, l’école de terrain Design des Mondes Ruraux (issue du programme Design des Territoires, porté par l’École des Arts Décoratifs-PSL) nous a confié la coordination pédagogique du post-diplôme « Design des mondes montagneux ». Chaque année, nous accueillons six jeunes gens de moins de 30 ans, diplômés en paysage, en architecture, en art, en design, etc., que nous accompagnons pendant une année sur le montage de projets in situ, de l’enquête à la conception. Avec eux, nous travaillons sur l’enquête sensible, sur la création de cadres de coproduction de savoirs et de co-conception, et sur la question des imaginaires : comment on scénarise, comment on emmène dans les futurs, comment on crée de nouveaux imaginaires ? Nous les introduisons au territoire et les accompagnons pendant une année sur le montage de projets in situ, de l’enquête à la conception. Pour le moment, on est donc moins actifs sur place, surtout en « back-office » pour tous ces jeunes qui sont à fond (sourire), ce qui nous laisse le temps d’écrire nos sept années d’activité foisonnante sur le territoire, pour être plus précis aussi dans notre manière de transmettre des outils d’enquête et d’expérimentation.
Avec Vieillir vivant, après 5 ans passés à faire des résidences dans des EHPAD, à parler avec le personnel soignant, à rencontrer les coiffeurs et les coiffeuses, à proposer des projets autour de l’alimentation… on se rend compte qu’il y a vraiment des choses qu’on a envie de donner à entendre. Nous aimerions travailler collectivement un format éditorial mais nous avons aussi l’intuition que le spectacle et les arts de la rue sont une forme idéale pour aller vers la transformation sociale. C’est un défi pour nous parce que si on a fait beaucoup de choses assez performatives qui peuvent s’apparenter au spectacle vivant (des marches théâtralisées, des fictions urbaines par exemple), ça a toujours été de la production in situ, conçue sur mesure pour un territoire et une situation. Là, on se rend compte qu’on a vraiment des choses à raconter, et qu’il nous prendre de la hauteur. On est donc en train de monter des spectacles/entresorts qui prennent différentes formes, autour des sujets qui ont émergé. Je construis par exemple un petit entre-sort autour des salons de coiffure qui aborde la question de l’image de l’âge mais aussi du rôle des commerces de proximité.
On est donc encore en train de réfléchir au basculement de notre modèle, parce qu’écrire des spectacles, tourner, diffuser, implique d’inscrire notre association dans d’autres cadres financiers, dans le cadre de fonctionnement du spectacle vivant. Car notre modèle économique actuel repose beaucoup sur l’intervention, ce qui nous laisse très peu de temps pour prendre du recul pour la recherche, l’écriture, la création : les cadres sont encore à inventer pour favoriser la recherche création coopérative et située !