Cie Gérard Gérard (Alexandre Moisescot) – Artistes « créateurs de contenants »

6 juin 2025

Propos reccueillis par : David Sanson

Votre projet CARNE, autour de la viande, n’est pas parti d’une commande de territoire, il a été soutenu par une Bourse DGCA/SACD « Ecrire pour la Rue ». Il s’est principalement déployé en Occitane, où votre compagnie est implantée, ainsi qu’en Touraine, et donné lieu à toute une variété de formes de « restitution »…

Le point de départ est simple : je voulais être boucher quand j’étais petit et ma façon de cuisiner a fait délirer Chloé Desfachelle, co-directrice du projet CARNE. C’est elle qui a eu le cran d’assumer dès le début cette thématique, qui m’a convaincu par son rire et rassuré par son sérieux. J’avais ce sujet en tête depuis des années mais je trouvais que cela comportait bien des risques pour une compagnie de s’y attaquer : par exemple, celui de ne pas tourner… parce ça implique du courage de la part des équipes de programmation… Bref. On en est venu à se lancer ensemble dans le monde mystérieux de la viande ! Ça a été le début d’une aventure qui continue.

Outre le spectacle, on a réalisé en équipe des émissions de radio (les Chroniques Carnées), une conférence théâtralisée (La Conférence Carnée), un concert (Le Concert Carné), une forme située et éphémère avec les élèves du Lycée agricole François Rabelais à Saint-Chély d’Apcher, en Lozère (le Cabaret Carné), une série de photos déclinée pour les ouvriers de l’abattoir du Gévaudan et peut-être bientôt dans une exposition… 

À l’origine de tout ça, il y a deux idées. D’une part, nous avions prévu de rencontrer des spécialistes et des chercheurs, et on s’est dit : il n’y a sans doute pas que nous que cela intéresse, pourquoi ne pas faire ces rencontres en public ? Cela pourrait constituer un formidable outil d’agitation du territoire, propice à impliquer la population dans le projet artistique au fil de sa construction jusqu’au spectacle final. On n’a pas inventé l’eau chaude mais ça a pris, et ça a permis au Polau de devenir co-producteur du projet. Et d’autre part, nous avions envie de valoriser l’énorme somme d’entretiens que nous avions réalisés : on avait interviewé près de 70 personnes, il était clair qu’on allait pouvoir diffuser à peine 1 % de cette matière dans le spectacle, et on n’avait pas envie que ça dorme dans un tiroir. À cela est venue s’ajouter une appétence naturelle pour la radio – même si, en l’occurrence, c’était un peu particulier puisqu’en public, ce qui rajoute une difficulté, une certaine urgence et une prise de risque – ce qui n’est pas pour nous déplaire.

Les choses sont venues un peu toutes seules : la conférence théâtralisée, par exemple, est née en cours de route du constat que le spectacle n’est pas forcément l’endroit du chiffre et du didactisme. On avait peur d’en arriver à faire un spectacle documentaire somme toute chiant. Mais comme il faut bien s’attaquer aux chiffres, on en a fait une forme à part. Les Chroniques Carnées sont elles aussi venues petit à petit : on savait que le sujet était extrêmement large mais on a réalisé qu’il était en réalité presque sans limite puisque résolument transversal… Aussi s’est-on demandé si, plutôt que de le faire seul.e.s, il ne serait pas plus intéressant d’interviewer les personnes en public, avec des invité.e.s. Radio Béton, à Tours, a tout de suite été partante pour nous aider à diffuser les émissions localement, elles ont ensuite été podcastées et rediffusées sur d’autres territoires… Nous avions déjà en tête l’objectif d’en constituer un corpus sur plusieurs années, au gré des opportunités.

Au sujet des Chroniques Carnées, je me disais récemment que nous étions comme des « créateurs de contenants » : on apporte un cadre artistique, une forme, et à chaque fois on invite de nouvelles personnes, qui, elles, apportent le contenu. Ce que je trouve assez humble, finalement – et en l’occurrence, l’humilité est d’autant plus nécessaire que la viande est un sujet compliqué, dont nous sommes loin d’avoir fait le tour même en trois ans. 

Quant au Cabaret Carné… On avait envie de parler aux jeunes et particulièrement aux futurs paysans, de savoir ce qu’ils apprennent, comment ils sont, ce qu’ils ont en tête ? Ça nous intéressait, sociologiquement et humainement, parce que c’est quand même là que ça se passe et que Chloé et moi sommes avant tout artistes : on a besoin de ressentir, de vivre l’expérience. Outre le Lycée agricole de Saint-Chély d’Apcher, qui est un établissement exemplaire, il y avait aussi l’envie de rencontrer ceux qui allaient devenir des acteurs de la filière viande sur un département particulièrement tourné vers l’élevage extensif, la Lozère, et la défense d’une race bovine profondément ancrée dans l’identité d’un territoire et sauvée de l’extinction : l’Aubrac. Quelles peurs peuvent-ils avoir par rapport à au futur de leur métier ?… Comment gèrent-ils les contradictions du secteur et les conflits de génération ? Finalement, ce Cabaret Carné a été un peu le brouillon du spectacle professionnel qu’on a produit ensuite : on a pu faire avec les jeunes des choses qu’on avait envie de faire depuis le début et qu’on n’a gardées ou non dans le spectacle, comme par exemple le défilé de mode sur la viande réalisé par Chloé et les élèves. Nous avons d’ailleurs pu constater à quel point les spécialisations étaient genrées dans l’éducation agricole, à un point quasi caricatural…

Il faut préciser que depuis quelques années, en matière de production, on travaille beaucoup le concept de déclinaison, qui nous autorise à créer plusieurs formes à partir d’un même sujet, dessinant ainsi un chemin infini et non plus une période d’écriture donnant lieu à un spectacle qui tourne. La déclinaison nous pousse à aller plus loin dans notre exploration, nous sort de la frustration d’une forme unique et finie et nous permet encore plus de licence poétique.

Ce sont donc la matière accumulée et les rencontres qui conditionnent les formes de restitution ?

Oui. Pour Chloé comme pour moi, ces restitutions sont opérantes quand on se laisse un minimum aller, quand on ne s’empêche pas de rêver et quand on suit les besoins du projet… Notamment ses glissades, ses dérives ou ses impératifs de hors piste. Et elles sont souvent motivées par des rencontres. Ce qu’on a trouvé intéressant surtout, c’est comment tout ça peut donner lieu à d’autres projets. Par exemple, nous voulions interviewer le directeur des abattoirs du Gévaudan à Marvejols (en Lozère, Ndlr.). Il faut savoir que la viande, c’est un milieu où tout le monde est très, très méfiant : si j’arrive en disant à un directeur d’abattoir que je veux faire un spectacle sur la viande, il va penser que je suis Guillaume Meurice. Mais bon, on arrive à avoir le rendez-vous, l’interview se passe bien… et il accède ma demande de revenir avec un appareil photo. Nous avons pu passer trois jours dans les abattoirs, réaliser un reportage assez rare, dont on nous a proposé de faire une exposition. Ça n’était pas du tout prévu ! Et le plus beau, c’est que le directeur a adoré les photos, qui valorisaient ces travailleurs pour la plupart émigrés, parfois sans papiers, et complètement invisibilisés, et il nous a demandé, les larmes aux yeux, d’en faire un calendrier de Noël pour tous ses salariés. J’aime ce genre de « restitutions inattendues »… Nous qui venons plutôt du spectacle de rue, tout ce qu’on fait là, ce sont des formats auxquels on n’aurait pas forcément pensé au départ. Mais une des forces de Gérard Gérard, c’est qu’on a la chance, et ce depuis nos débuts en 2006, d’être une compagnie composée d’artistes qui touchent à d’autres domaines que le théâtre, l’écriture, le masque ou la danse : des disciplines comme la photo, la musique, le dessin, la création multimédia, le code, la vidéo, et autant de techniques comme le montage, le mixage, la composition assistée par IA, etc.

Dans le cadre du projet Aubrac Express initié par l’association Eurek’Arts autour la ligne SNCF Béziers-Neussargues (souvent appelée « Train de l’Aubrac » ou « ligne des Causses »), vous avez décliné tout une série d’actions à partir d’une résidence de territoire de plus d’un an dans l’Hérault… 

Oui. Nous étions déjà passionnés par le train, le monde ferroviaire correspondait complètement à notre esthétique, et nous avons convaincu les gens d’Eurek’Arts que ce projet était pour nous. Au départ, il s’agissait seulement de travailler avec l’université de Montpellier et l’IUT de Béziers, et de produire éventuellement un spectacle qui pouvait être éphémère. C’est tout. Mais je suis parti sur complètement autre chose : j’ai fait un spectacle qui n’est pas éphémère, des émissions de radio, une expo photo, j’ai créé un site web pour permettre aux associations de sauvegarde de cette ligne de communiquer de manière commune, numérisé des archives en péril six mois durant et enfin travaillé à une future application mobile,… Au bout d’un moment, on s’éloigne beaucoup du spectacle ! Il faut dire que je suis tombé amoureux de cette ligne, je me suis retrouvé à militer dans les associations de sauvegarde… Et je trouve ça très émouvant, quand tu finis par faire partie de ton sujet d’étude : à force de faire des rencontres, de regarder et d’écouter, si tu as le feeling, tu fais partie de ce monde ! Avec la ligne de l’Aubrac, c’est clairement le cas. Nous sommes devenus compagnie associée au Parc naturel régional de l’Aubrac avec qui nous sortons cet été 20 podcasts issus des entretiens que j’ai réalisés pendant quatre ans… Tout ça, je trouve, nous fait beaucoup de bien parce que ça nous sort du théâtre, du milieu de la culture. On travaille avec des université, des agriculteurs, des cheminots… En février dernier, j’’ai organisé un stage documentaire sur la ligne de l’Aubrac et ses liens avec l’usine ArcelorMittal à Saint-Chély d’Apcher, qui mettait en mouvement toute la ville : les ouvriers, les jeunes, les élu.e.s, les cheminots… Ça me plaît parce que ça me sort de mon métier, on est vraiment loin de l’artiste dans sa tour d’Ivoire.

Avec la viande, c’est pareil. Beaucoup de gens s’adressent à nous parce que rares sont les compagnies de théâtre à aborder ce sujet. Creuser son sujet, jusqu’à en devenir un spécialiste : j’ai l’impression que ce que je fais est à la limite du journalisme ! J’insiste cependant sur le concept de « digestion artistique » : les cadres que nous proposons ne sont pas comparables à ceux du monde journalistique ou documentaire. Les formes que nous créons sont pensées a posteriori d’une première étude du sujet. Nous digérons nos premières impressions, envies, connaissances pour ensuite donner vie à des synthèses artistiques, poétiques, scéniques.

Quoi qu’il en soit, sur la viande, j’ai l’impression que Chloé et moi avons réussi à créer des outils qui maintenant peuvent être mis à profit. Certaines personnes veulent absolument qu’on travaille avec leurs élus sur leur Projet alimentaire territorial, par exemple. Parce qu’elles n’arrivent pas à les faire bouger, à les mettre autour d’une table sans qu’ils quittent la pièce dès que le mot « GIEC » est prononcé. On parle d’un secteur malheureusement fortement polarisé. Et ils se disent qu’avec Gérard Gérard, ça devrait mieux passer. On a joué pour la Confédération Paysanne, pour un événement végan comme pour l’INTERBEV, la branche lobbyiste de la filière carnée, franchement dominée par la FNSEA : des gens qui, si on se fie aux apparences, sont dotés d’une vision diamétralement opposée à la nôtre… et qui pourtant se sont vraiment battus pour nous programmer lors de leur événement annuel. Eux aussi sentent qu’il faut ouvrir le débat. Il y a clairement une utilité politique, j’ai vraiment l’impression qu’on peut faire bouger les choses.La licence artistique offre un véritable avantage, c’est une sacrée force ou plutôt une force sacrée qu’il faut à tout prix utiliser pour la défendre et la faire vivre. Nous, artistes, pouvons nous permettre des discours que des politiques, des documentaristes ou des journalistes ne peuvent pas tenir. Moi, j’ai le droit de dire ce que je veux à condition d’avoir vraiment travaillé mon sujet. Je peux rire, me moquer, faire les raccourcis espiègles ou les amalgames provocateurs. Et… j’ai le droit de me servir de l’émotion : l’émotion est un outil très précieux qui, parfois, peut faire bouger les choses.

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