Bien Urbaines (Emmanuelle Gangloff & Hélène Morteau) – Défendre une posture de tiers-acteur
11 juin 2025
Propos reccueillis par : David Sanson
Qu’est-ce pour vous qu’une commande réussie – en termes de restitution et d’évaluation ?
Emmanuelle Gangloff (EG) – En préambule, il faut rappeler qu’Hélène et moi parlons depuis un endroit un peu particulier, qui est celui de la recherche. Nous avons en quelque sorte importé des méthodes de recherche pour les mettre au service d’un projet, qui vient à son tour nourrir la recherche. Cette approche n’est pas tout à fait la même que celle de l’artiste. En tout cas, sur les différents protocoles de recherche-action que nous avons expérimentés, nous avons trouvé que la dimension de l’évaluation des projets de recherche intervenait au bout d’un temps très long, ce qui parfois desservait le projet. Il nous semblait important que cette « brique » évaluative arrive très en amont du projet pour pouvoir aussi le nourrir.
Hélène et moi avons fait toutes les deux notre doctorat au sein d’un projet de recherche qui était très pluridisciplinaire, regroupant des gestionnaires, des économistes, des artistes, des urbanistes, des sociologues, des géographes… Ça nous a amenées à réfléchir aux manières de croiser les méthodes, de faire en sorte que des urbanistes puissent parler avec des économistes, les économistes, avec des scénographes ou des artistes…
Hélène Morteau (HM) – On a appris à hybrider aussi les protocoles de recherche, ce qui n’est pas le cas de tous les profils de chercheurs. Cela a nourri notre démarche, sans qu’on en ait forcément conscience… Pendant toutes les années où nous avons travaillé principalement dans le milieu de la recherche académique, nous nous sommes intéressées à de nombreux aspects de la fabrique de la ville : expérimenter des formes, des objets de démonstration, de nouveaux modes de gouvernance, des méthodes associant à la fabrique du projet urbain non seulement des artistes, mais aussi des citoyens… Qu’est-ce que ces expérimentations produisent, et qu’est-ce qu’elles ne produisent pas ? Tout cela nous semblait mérité d’être évalué, en faisant preuve aussi d’un minimum d’honnêteté. Souvent, on se cantonne à une description des projets, sans analyse profonde de ce que cela produit. Pour nous, il y avait un vrai manque à cet endroit-là.
EG – L’évaluation doit être en capacité de dire ce que l’on veut entendre comme ce que l’on veut moins entendre, et peut-être de transformer le projet, ou en tout cas de l’irriguer.
HM – En ce sens, une commande est réussie à partir du moment où elle permet au projet d’être plastique, d’évoluer, ce qui n’est pas toujours le cas.
EG – Faire en sorte que l’évaluation puisse commencer à partir du moment où le projet se crée : c’est une posture que nous défendons, que nous travaillons beaucoup avec nos commanditaires et nos complices, mais qu’il n’est pas possible de mettre en œuvre tout le temps. Tout l’intérêt, c’est d’embarquer des dispositifs de recherche et d’évaluation dans les projets, et de le faire en amont, pour que le commanditaire y soit sensibilisé, et pour que les marges de manœuvre apparaissent. Cela implique de défendre une posture de tiers-acteur : en n’étant pas porteur de projet, on peut être à la fois à l’écoute du commanditaire, du projet et des usagers, sans accorder plus d’importance aux uns ou aux autres. L’idée, c’est de voir ce que ça produit et qu’est-ce que ça transforme. C’est une place qui n’est pas facile, mais qui est intéressante. Ne pas être directement impliquées dans un projet et, en même temps, en être suffisamment proches pour pouvoir entendre les uns et les autres : cela nous permet de nous en sortir sur des projets un peu sensibles.
J’imagine que votre manière d’évaluer change avec chaque projet, mais y a-t-il des invariants – des choses qui vous paraissent indispensables – et, a contrario, des pratiques rédhibitoires ?
HM – En effet, même si on travaille depuis plusieurs années sur un certain nombre de méthodes, on n’a pas un « package évaluatif » qu’on collerait sur tous les projets. On essaie de faire du sur-mesure, de travailler en discussion avec l’équipe. Après, on a nos petites obsessions. Emmanuelle va regarder par exemple l’impact d’un projet sur les ambiances urbaines, sa dimension sensible. On aime aussi travailler l’impact des projets sur les transformations des pratiques professionnelles, sur les modes de gouvernance, et aussi sur le lien aux usagers. Plus largement, ce qui nous intéresse également, c’est de montrer comment ces expérimentations-là viennent faire changer des modes de faire de part et d’autre : quel impact cela a-t-il au long cours sur la transformation des pratiques ?
EG – Quand on en a la possibilité, on cherche toujours à dézoomer, à mettre en perspective un projet par rapport à d’autres, à regarder ce qu’il raconte du territoire. Par exemple, une évaluation autour des fontaines à boire peut-être l’occasion d’élargir la question à la gestion de l’eau ou à la place de l’eau dans la ville.
Parmi les pratiques rédhibitoires : éviter de confier l’ensemble de l’évaluation au porteur de projet. L’auto-évaluation peut être une brique parmi un ensemble, mais il est important de faire comprendre au porteur de projet qu’il y a besoin de personnes autour qui n’ont pas le même affect par rapport au projet… En même temps, on sait bien qu’aujourd’hui, il n’y a pas toujours le cadre pour pouvoir faire ça et il est déjà très bien que certains porteurs de projets s’emparent effectivement de ces questions-là.
HM – Cette posture d’évaluation n’est pas simple à défendre, elle n’est pas forcément financée… Et pourtant, dès que cette question arrive sur la table, à la fin des projets, il est toujours hyper utile de pouvoir témoigner un peu objectivement de ce que ça a produit. Ça permet d’essaimer. Pour nous, c’est indispensable, mais ce n’est peut-être pas toujours entendu.
EG – Aujourd’hui, on voit paraître plein de guides pratiques sur la manière de mener une évaluation participative. Chacune ou chacun peut trouver ses propres méthodes pour collecter des données. Mais pour nous, c’est la manière dont on les analyse, dont on prend ses distances vis-à-vis de ce qu’on a collecté, et la manière dont on rend cette analyse audible qui sont au cœur de la démarche d’évaluation. En ce sens, il est plutôt réjouissant de voir de plus en plus d’artistes faire des doctorats de recherche-création, et de plus en plus les étudiants formés à ces sujets-là.
Vous parliez de transformation des pratiques : comment évaluer cela, justement – la manière dont un projet peut permettre à des cultures professionnelles différentes de mieux communiquer ?
HM – C’est tout l’intérêt d’être embarquées au long cours. Aujourd’hui par exemple, à Nantes, nous participation (avec les agences Yes We camp, Encore Heureux, Ancoats et Interstices, Ndlr.) au projet d’activation et de pré-programmation de l’ancienne école des beaux-arts, en plein centre-ville. Parmi nos interlocuteurs à la Ville, il y a le Service du bâti, qui est amené à travailler différemment. Comment rouvrir progressivement un bâtiment, en étant frugal, en ayant des normes de « finition » qui ne sont pas respectées à tous les étages du bâtiment (parce que tous les étages ne vont pas être rouverts immédiatement) ? Tout ça, pour eux, c’est assez nouveau, et c’est une vraie prise de risque ! Et pour nous, l’enjeu sera aussi de montrer comment les services, lorsqu’ils sont confrontés à une expérimentation grandeur nature, peuvent évoluer : quelles questions cela leur pose-t-il ? quels sont les obstacles qu’ils ont à franchir ? quelles ressources peuvent-ils mobiliser en interne pour pouvoir faire face, dans quelques années, à une situation identique ou comparable, sur des bâtiments d’une autre échelle ?
EG – Il faut souligner que pour ce type de projets, l’important est d’avoir un cadre de confiance suffisamment long et sécurisé tout en arrivant à garder une ouverture pour qu’au sein des services, on puisse t’indiquer certaines choses, revenir sur d’autres, etc. De manière plus globale, il est intéressant de voir qu’aujourd’hui, un certain nombre de collectivités ont envie d’expérimenter et d’essayer de capitaliser ou en tout cas de faire école à travers ce type de projets.
HM – Du côté des métropoles comme des agences d’urbanisme, on observe une certaine ouverture, en tout cas une écoute plus favorable à ce qu’on peut raconter. Après, il faudra suivre cela de près pendant les années qui viennent pour voir comment ça va se traduire, et si ce genre de modèles fait évoluer la commande publique.